L’odontologie : dans le cadre médico-légal et archéoanthropologique

Novembre 2019, je monte dans un taxi depuis la gare pour me rendre au colloque de l’INRAP sur l’archéologie dans le cadre judiciaire. Je traverse Paris de nuit, les petites lumières brillent et je commence à parler avec mon chauffeur. Il me demande ce que je fais là et je lui dis. La conversation continue, je reste toujours discrète quand on me demande des éléments techniques sur le squelette. Puis on parle de dents. Je lui explique que les dents parlent autant en ante-mortem qu’en post-mortem. Et là il me dit : “et les gens comme moi qui ne vont pas chez le dentiste et dont la seule visite s’est faite dans un autre pays, ça se passe comment si je disparais et qu’on me retrouve et qu’on souhaite m’identifier?” Je n’aime pas trop donner de détails techniques, mais j’ai tenté de répondre de façon objective.

Cette question, elle était pertinente, bienvenue et surtout elle m’a interrogée sur la méconnaissance flagrante de l’utilité de l’odontologue médico-légale par le grand public. On parle beaucoup des os, des pathologies, des caractéristiques physiques lisibles sur les ossements…mais les dents, à part me dire qu’on doit les arracher pour empêcher une identification (non, c’est faux en plus), peu d’informations circulent. Car avec un œil avisé, il est possible de savoir l’histoire de votre dentition : perte ante-mortem, post-mortem, cicatrisation suite à une extraction, tartre, abcès, caries, facettes mais également prothèses et implants. Prognatie mandibulaire ou encore mauvaise occlusion. Tant d’éléments qui permettent en voyant un squelette d’imaginer un potentiel sourire mais surtout dans les détails, d’en savoir plus sur l’histoire dentaire de la personne. Une histoire dentaire qui est doublement efficace en termes de résultats avec l’accès aux dossiers médicaux du praticien du défunt.

J’avais déjà abordé le sujet des dentures modifiées avec cet article disponible sur le site mais aussi dans The dental Tribune sur les mutilations dentaires volontaires. Un élément culturel non négligeable dans le cadre d’une éventuelle identification.

Une analyse utile dans le cadre judiciaire.

Chaque vivant actuel transporte dans sa bouche des milliers d’années d’évolution de dentition et de structure osseuse. En identification comparative – et ce dans le cadre de l’anthropologie médico-légale- les comparaisons odontologiques sont importantes et en particulier pour une identification comparative dite bucco-dentaire. Ce qui inclus la denture s’élargit au domaine plus général de la bouche (lèvres en médico-légal pur) et au palais (en médico-légal pur et en anthropologie médico-légale). D’autres facteurs vont modifier un ensemble bucco-dentaire. Cela va des pathologies aux habitudes de vie (ex : un individu qui fume la pipe ou mâche du kava n’aura pas les mêmes usures que ceux qui ne le font pas). Bien sûr, comme en archéologie, une identification et une analyse poussée sont plus efficientes lorsque maxillaire et mandibules sont présents (et encore mieux si le crâne est complet et ce même après une reconstitution post multi-fractures).

Comme je le disais, de nombreux éléments vont entrer en compte pour analyser et prendre en considération l’ensemble de l’environnement bucco-dentaire : mâchoires, palais, denture = usures (par l’âge ou les habitudes de mastication), pathologies, soins. A la vue de la complexité de l’étude de cette partie du corps, l’expert en odontologie se doit d’être réellement spécialisé (le légiste n’est pas nécessairement formé et en anthropologie biologique, il s’agit souvent d’une option ou d’une formation supplémentaire en odontologie). L’expert en odontologie médico-légale va devoir reconstituer une chronologie d’évènements intervenant entre le dossier dentaire et les dernières informations qui y sont renseignées mais également tous les évènements intervenus entre cette rédaction de dossier et la mort.

Revenons-en à mon chauffeur de taxi. Ce dernier me précise qu’il n’a pas de dossier dentaire car il n’est pas français et n’a pas eu de suivi ni dans son pays ni ici. Là, c’est un cas relativement courant puisque l’un des plus gros problèmes de l’absence de dossier médical dans le cadre dentaire et la difficulté à tracer les dossiers à l’étranger font que l’identification dentaire peut s’avérer infructueuse dans ces cas là et ne peut uniquement donner une analyse comportant des éléments bruts mais non comparables avec un dossier. En revanche, dans certains cas, il est aisé d’avoir les informations. En effet, dans le cadre de catastrophes avec plusieurs victimes recensées en ante-mortem, les choses sont facilités. On pensera par exemple aux crash aériens (d’où l’importance de garder son numéro de siège toute la durée du vol car en cas de crash, la compagnie sera à même de dire à quelle place se trouve tel individu). Ici, les noms, prénoms et dates de naissances sont disponibles et l’accès aux dossiers médicaux peut-être facilité et permettre une identification comparative avec les éléments trouvés si ces derniers ne sont pas trop fragmentés (on fera appel à l’ADN sinon si la carbonisation est trop intense pour du comparatif visuel). Une identification absolue est facilité par la présence de radio panoramiques et encore plus de moulages en plâtre de la denture. La présence d’un plâtre peut bien sûr confirmer la mise un place d’un soin particulier qui sera visible en intégralité ou non sur la denture du défunt.

Il est alors possible de mettre en place des tableaux de comparaison entre ce qui est notifié et mis en place en ante-mortem et ce qui est visible en post-mortem. A savoir que plus le corps va se décomposer et vieillir, plus les dents qui étaient mobiles peuvent tomber avec la taphonomie. Mais cela est également visible car ces dernières peuvent être retrouvées in-situ et surtout on y verra une absence de cicatrisation ce qui indiquera une perte peri-mortem ou post-mortem avec des alvéoles caractéristiques. Un dossier dentaire couplé à des dossiers médicaux indiquant d’autres éléments (prothèses, pathologies osseuses) s’avère être un élément facilitant une comparaison absolue en lien avec l’analyse dentaire. Pour ce qui est des morsures, la page du traité d’anthropologie médico-légale s’avère riche en informations et en particulier sur les difficultés de relevés et des pièges à éviter pour ces dits relevés. Plusieurs spécialistes entrent alors en jeu : expert en odontologie, médecin-légiste sur la surface est cutanée et enfin un anatomo-pathologiste.

Les dents parlent et ce même en post-mortem. Dans le cadre médico-légal, on peut même voir des changements sur des corps récents pouvant s’inscrire dans une démarche d’analyse (blessures, contraction des dents) pouvant s’inscrire dans les hypothèses de déroulement des évènements dans le cadre judiciaire. Pour rappel, les autopsies médico-légales se retrouvent dans plusieurs cas (R99-3 Recommandation Union Européenne) :

  • Décision médicale si cas de mort qui ne semble pas naturelle (avis des légistes)
  • Mort non naturelle évidente ou suspectée (homicide et suspicion d’homicide mais aussi le SMSN (Syndrome de la Mort Subite du Nourrisson)
  • Violation des droits de l’homme (suspicion de torture et autres actes de barbarie)
  • Suicide ou suspicion
  • Et d’autres : document à consulter pour découvrir les autres cas

Pour les cas de violation des droits de l’homme je vous renvoie vers mon article et le podcast associé dans le cadre d’études anthropologiques en lien avec la CPI (Cour Pénale Internationale). Pour ce qui touche à la technique et fouille de charnier, je vous renvoie vers mon article sur le cas pratique des charniers du Cambodge et des problématiques.

Bien sûr, l’identification grâce à l’odontologie médico-légale progresse et évolue de plus en plus, l’apport de la 3D et de sa reconstitution est d’une aide non négligeable. En 2019 était proposée une identification par un scanner des sinus (Revue de Médecine Légale Février 2019). Des présentations de cas qui laissent espérer de nouvelles perspectives pour la discipline.

Et l’application de l’odontologie médico-légale en archéologie ?

L’étude de la denture est bien sûr un pilier important dans l’étude des squelettes anciens. L’action du PH de la terre va user les dents différemment selon le terrain, l’humidité, et par conséquent l’acidité. Le terrain influe toujours sur le décomposition d’un corps que les tissus soient récents et les os (dits verts) également ou bien uniquement sur des os secs. Au risque de me répéter, le squelette va aussi évoluer dans sa position avec la taphonomie et les aléas climatiques et de terrain (plantes, racines, éboulements, animaux etc). Les dents sont les éléments les plus solides du corps humain, ce qui ne veut pas dire qu’elles ne sont pas soumises à des altérations post-mortem mais elles permettent de nous donner beaucoup d’explications sur les individus anciens et ce sans dossier de médical ante-mortem.

Parfois, pour des cas documentés, nous pouvons avoir des informations utiles : pathologie ? Fente labiale visible ? Régime alimentaire spécifique ? Tant de choses que l’on peut voir à l’étude d’une denture récente ou ancienne. Dans le cas d’une analyse de corps ancien, les dents peuvent apporter des informations intéressantes comme en médico-légal :

  • Détermination approximative de l’âge : par l’étude du cément, de l’usure mais aussi d’exposition de la dentine et bien sûr de la détermination du type de dents et de la sortie ou non des dents de sagesse
  • Cémentochronologie : pour savoir l’âge de la personne au moment de la mort et la saison de l’année.
  • Les soins : la personne a-t-elle bénéficié de soins ? Selon sa période de vie, quels étaient les usages ? Les soins visibles sont-ils associés à un certain type de pratique ou accessibles uniquement par des personnes aisées ou d’un certain rang (ex : appareillages spécifiques en fil d’or -non oxydable- )
  • Les pathologies (de naissance, développées de façon naturelle ou suite à diverses actions (manque de soin, carences etc).
  • Les incidences sociologiques et alimentaires (micro-usures par ex).
  • Calculs de temps entre l’observation d’une perte ante-mortem et le moment de la mort.

Dans tous les cas, un nettoyage doux et précis à l’eau distillée (sans calcaire) et avec des outils ne rayant pas l’émail (ex mousses) permettra de mettre en lumière tous les détails sans ajouter de calcaire sur une zone qui en possède déjà mais qui relève être élément important dans l’analyse.

On peut alors faire une double étude : celle du corps et de son histoire mais également compléter les connaissances en termes de soins bucco-dentaires apportés au cours de l’histoire et selon les régions. Ainsi, l’étude d’appareillages vont permettre d’alimenter les recherches dans ce sujet spécifique par exemple :

Ainsi, les causes de la mise en place de ces éléments s’inscrivent dans une suite de soins odontologiques précis en lien avec des traumatismes ou pathologies ayant touché la denture. Par extension, l’étude des dents en archéologie permet aussi de se pencher sur un autre sujet en lien avec l’histoire de la médecine : l’évolution des outils et des praticiens. Anesthésie ? Techniques ? Réparations de loupés ? Plein d’éléments à déterminer et étudier !

La pratique de certains gestes peuvent s’analyser comme faits par l’individu lui-même pour soulager un problème mais également par l’intervention d’un tiers. Ainsi, on pourra à force de découvertes, jauger l’hygiène bucco-dentaire des populations et le soin apporté à cet élément du corps. Par exemple, dans le cas des corps de Towton (que je vous explique ici en article pour l’aspect ostéo) les guerriers retrouvés avaient de multiples fractures ante-mortem aux dents et surtout on a constaté que les dents servaient d’outils (c’est assez récurrent selon les périodes et les endroits cf mon article sur les mutilations avec l’usage des dents chez les Inuits pour racler les peaux des bêtes en vu d’un tannage).

L’étude des dents est donc une voie ouverte à plusieurs disciplines et champs d’étude qu’ils soient du domaine de l’archéologie, de l’histoire de la médecine, de l’histoire tout court et bien-sûr du médico-légal (sans oublier nos dentistes du quotidien !) Comme je l’ai dit à mon gentil chauffeur de taxi, et comme je le dis souvent : les os ne mentent jamais, par contre les dents il faut faire attention car une mauvaise lecture d’une information dans le cadre médico-légal peut fausser une identification. D’où le fait d’être doublement attentif dans l’exercice de cette fonction et dans cette spécialité.

Application personnelle sur crâne ancien.

Pour finir cet article, un petit détail sur un travail fait actuellement sur un crâne archivé. L’étude des dents s’avère complexe de par l’absence de la mandibule Néanmoins, quelques observations sont faisables sur l’échantillon de dents disponibles et restantes pour cet individu. Les résultats seront forcément moins précis qu’avec un crâne complet et une denture complète également, néanmoins, j’ai pu extraire des informations intéressantes en observant attentivement et en faisant quelques calculs (car oui, en étude du squelette on calcul et ce sur la base de divers tableaux selon les méthodes) : Méthode de Gustarfson, Méthode de Drusini, méthode des anneaux du Cément choisies par moi-même. Mais vous aurez les détails des études de ce crâne cette année ou l’an prochain !

J’espère que ce sujet vous a intéressé, pour les étudiants, cette spécialisation est fortement recherchée en gendarmerie dans le cas d’études du squelette. Quelques pistes pour ceux qui souhaiteraient éventuellement prendre cette direction !

Sources :

Amodeo, Art Dentaire en Médecine Légale 1898 (fondateur de la discipline)
Lingström P, Van Ruyven FO, Van Houte J, Kent R. The pH of dental plaque in its relation to early enamel caries and dental plaque flora in humans. 2000
GABRIEL M., FARAH M., BLASKOWICH V., « Bitemark Analysis : Use of Polyether in Evidence Collection, Conservation and Comparaison », J. of Forensic Sciences
Quatrehomme Traité d’anthropologie médico-légale
Pieter A. Folkiens et Thimothy White The human bones manual
Charlotte Roberts The archaeology of disease
Saxena S, Sharma P, Gupta N. Experimental studies of forensic odontology to aid in the identification process. J Forensic Dent Sci. 2010;2(2):69‐76. doi:10.4103/0975-1475.81285
Bernstein, M. (1997). Forensic dentistry. Overview of forensic dentistry. Journal – Oklahoma Dental Association. 88. 18-28.
“The Forensic Scientists at Work in Bosnia’s ‘Killing Fields.’” Working in the Killing Fields: Forensic Science in Bosnia, by HOWARD BALL, University of Nebraska Press, 2015, pp. 87–124. JSTOR, www.jstor.org/stable/j.ctt1d9nj5c.9. Accessed 15 May 2020.
Lenka, Sthitaprajna & Rathor, Karishma & Naik, Daebashruti & Meher, Satchidananda. (2019). Digital Forensic Dentistry. Indian Journal of Forensic Medicine & Toxicology. 13. 1912. 10.5958/0973-9130.2019.00598.X.
Pérez, Bernardo & Labajo González, Elena. (2018). Forensic dentistry: In constant evolution. Spanish Journal of Legal Medicine. 44. 10.1016/j.remle.2018.06.001.
Kenney, J.P.. (2011). Forensic dentistry. Child Abuse and Neglect. 579-585. 10.1016/B978-1-4160-6393-3.00060-9.
Saunders, Michèle J. “Forensic Dentistry: A Public and Social Service.” Generations: Journal of the American Society on Aging, vol. 40, no. 3, 2016, pp. 49–51. JSTOR, www.jstor.org/stable/26556224. Accessed 15 May 2020.

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