La sirène des Fidji : Comment un faux est devenu une vraie pièce de musée.

Cet été, face à la chaleur et l’envie de me baigner, j’ai posté un petit thread sur Twitter durant le mois d’Août. Il s’agit d’un de mes outils préférés pour vulgariser. Un thread c’est tout simplement un ensemble de tweets que l’on déroule comme un cadavre exquis. Et celui-ci traitait des Sirènes des Fidji.

Twitter Le Bizarreum

Au delà de présenter un objet étrange, j’avais envie de montrer comment certains objets sont devenus des objets de musée par la force des choses alors que le but n’était pas réellement celui là. Et surtout, je voulais montrer que leur conservation et la connaissance de leur manufacture avait un réel intérêt historique mais aussi patrimonial.

La sirène des Fidji : star des cabinets de curiosité et des foires.

Carte de cabinet dans les années 1880

Au XIXe siècle, on est en plein effervescence des foires ambulantes et autres spectacles à base de créatures parfois créées de toute pièce ou d’humains portant des pathologies particulières. Pour autant, l’essence même de ce type d’évènements est bien sûr d’attirer du public mais également de trouver toujours plus de raisons de le faire venir et donc de payer. Aux États-Unis et en Angleterre, ces Freak Shows sont très appréciés au XIXe et surtout pendant la seconde moitié de ce siècle. Mais par chez nous, nous ne sommes pas en reste car certains noms comme Pierre Spitzner nous ont montré qu’en France mais aussi en Belgique, les amateurs de spectacles de ce type répondaient présents. Si Spitzner rassemblait des curiosités médicales possédant un réel intérêt, ses homologues étrangers n’avaient pas tous cette vocation. Si bien que les faux se mélangeaient aux vrais afin de proposer toujours plus d’étoiles et de crainte dans les yeux des spectateurs. Car la bourgeoisie mais également les personnes du plus petit peuple appréciaient découvrir ce type de représentations. Nous sommes à une époque où aller voir les cadavres à la morgue tant à Paris qu’à et ailleurs est lui-même un spectacle. Autre temps, autres mœurs. Parenthèse avant de commencer, si l’appellation Fidji est utilisée dans les collections anglophones “Feedjee” on croisera plus souvent l’appellation Sirène de Djibouti pour les sirènes “françaises” comme cela a été présenté à l’exposition coloniale internationale de Paris en 1931 sous le texte suivant au dos d’une carte postale “souvenir” :

Reproduction de la photo imparfaite prise à Djibouti en Août 1903. HALICORE INDICUS (Ichtianthropus) mammifère marin très rare, n’existe que dans l’océan Indien, golfe d’Aden surtout. Capture par hasard en 1900 au large de Djibouti, COTE DES SOMALIS, colonie française. Longueur totale 1m70, poids 150 kg. Vendu à Bordeaux en 1904 à une firme américaine après une offre du Museum de Paris. La femelle a deux mamelles humaines. Allaite et dorlote son unique petit comme une femme disent les pêcheurs d’éponges. Par ouï-dire, les Grecs ont du connaître l’espèce. Ainsi la fable des sirènes. Doux, méfiant, l’animal devient menaçant pris par malchance dans les filets. Alors il saccage tout. De-là, brutalité des pêcheurs. Ce spécimen préparé sur place a perdu ses poils raides, moustache et chevelure. Suite de coups et chocs, la queue rompue ne put être remplacée. […]

On remarque que ça va très loin. Source : dos de carte postale https://collection-jfm.fr/p/cpa-surrealisme-la-sirene-de-djibouti-sirene-186669

Mais quand on parle de Freak Shows, c’est surtout un nom qui va ressortir c’est celui de Phineas Taylor Barnum. Si Hugh Jackman lui a prêté son visage récemment dans The Greatest Showman, l’histoire est nettement moins glamour. C’est surtout l’histoire d’un gamin du Connecticut qui s’est retrouvé obligé à travailler suite au décès de son père quand il était adolescent. La première moitié du XIXe est difficile, Phineas nait dans un contexte particulier où la vie à la campagne diffère énormément de celle des villes qui commencent à être touchée par une industrialisation de plus en plus marquée. Il enchaîne les petits boulots, arrive à acheter une première boutique puis lui vient l’idée de créer son Freak Show en exposant Joice Heth, à l’époque esclave afro-américaine aveugle pour qui il inventera une histoire rocambolesque comme les précédents montreurs pour qui elle a travaillé avant. Et oui, avant Barnum, la pauvre Joice a été vendue à plusieurs tenanciers de spectacle et finalement, sa vie s’achèvera dans le spectacle de Barnum qui n’hésitera pas à rendre son autopsie publique. Quand je vous disais que le glamour était absent de ces histoires, c’est une réalité. L’exploitation de personnes portant des pathologies est le véritable fond de commerce de ces spectacles. Mais le génie de Barnum est surtout d’avoir un sens du gigantisme (sans mauvais jeu de mot) pour ses spectacles et un très bon sens du marketing et de la publicité. Ainsi, pour attirer les foules, il faut continuer à vendre du rêve et ce même si la base est fausse. C’est là qu’intervient la Sirène des Fidji car Barnum a bien compris que les journaux sont capables grâce à un fabuleux effet de boule de neige de promouvoir ses spectacles.

P.T Barnum
P.T Barnum dont je vous parlais un peu ici déjà.

Alors, à côté des exotiques momies d’Égypte ou encore de la famille momifiée péruvienne, la sirène fait son entrée sur les planches. Il a d’ailleurs compris que sa sirène interrogeait les naturalistes, les scientifiques et les badauds. Et surtout, que les gens n’arrivent pas à savoir si c’est vrai ou non. C’est d’ailleurs un de ses arguments de vente pour son spectacle d’insister sur le fait que personne ne sait…mais que dans le doute elle est vraie ! Du coup, tout le monde veut aller voir la sirène, c’est un véritable succès et surtout certains visiteurs ne trouvent pas cela plus étonnant qu’autre chose de voir une sirène. Et oui, on voit bien des lions de mer, des chiens de mer…alors pourquoi pas ?! Il faut recontextualiser, certains animaux marins restent mal connus à l’époque et les légendes qui les entourent ont la vie dure et participent grandement au fait que l’océan est très mystérieux à cette époque (et toujours maintenant il faut le dire !). Pour autant, les naturalistes de l’époque recherchent le chaînon manquant et pour certains, toutes les pistes sont possibles.

Allons voir la sirène des Fidji !

Alors sur les publicités, on y voit de belles naïades sur leur rocher…une image classique de la sirène aquatique dans sa version Andersen. Les spectateurs s’attendent donc à voir la même chose. Vous imaginez, des jeunes femmes à moitié poisson, probablement seins nus…un cocktail choc pour la société du XIXe qui aime bien se couvrir. Mais c’est sans compter la découverte un peu moins romantique du fameux poisson-humain séché sur socle. Un coup dur pour les visiteurs mais le début de grands débats. D’ailleurs, plusieurs individus s’accordent à dire que c’est vraiment une créature infâme ” the Feejee lady is the very incarnation of ugliness” autrement dit “La dame des Fidji est vraiment l’incarnation de la laideur”. Cela en dit long sur la perception de cette créature unique en son genre. Si les journaux en parlent, c’est bon pour Barnum même si la sirène est laide. Alors, scientifiques, pseudo-scientifiques, curieux et naturalistes viennent voir la sirène et débattre sur sa véracité ou non. Bien sûr, la sirène n’est pas une sirène mais une chimère fabriquée à la main. Mais ce qui aurait pu rester un bête canular est en réalité à l’origine d’une histoire et d’une manufacture plus complexe que prévue et qui ne vient pas du tout des îles Fidji. Pour autant, si un exemplaire est faux, certains naturalistes n’excluent pas la possibilité que les sirènes existent vraiment car on est en pleine recherche pour comprendre l’origine humaine et l’origines des espèces. Certains voient dans ces créatures une façon de valider une théorie tandis que les autres voient une façon d’en invalider certaines. Les relations sont donc tendues entre pro et anti au sein des sociétés savantes.

Analyse d'une sirène des fidji

C’est allé assez loin puisque pour certains naturalistes, la sirène possède sa propre évolution distincte du règne animal et de la lignée humaine. Pour autant, si ils les comparent avec d’autres animaux marins comme des phoques, des morses ou encore des dugong, certaines questions subsistent…comme celle de la reproduction des sirènes. Le sujet est donc plutôt pris au sérieux.

La sirène du Japon : La ningyo

Il faut se rendre au Japon puisque c’est l’endroit où étaient fabriquées les sirènes. Ce ne sont pas de vraies sirènes mais des fabrications hybrides faites à la main par des artisans. La sirène japonaise, la ningyo se retrouve dans le folklore japonais. Le Japon de par sa situation insulaire possède beaucoup de croyances en lien avec la pêche et la mer. Et oui, si dans les eaux du Sud on part y chercher des perles (Okinawa), dans les eaux du Nord il faut se préparer à affronter les vents. De tous les côtés, l’océan est dangereux, le Japon, c’est plein de volcans et de sismicité. Le peuple est donc prêt depuis longtemps à gérer des catastrophes. Mais si la Ningyo était attrapée, elle était annonciatrice de catastrophes dévastatrices. Ces évènements comme les dangers naturels, les épidémies ou toute autre situation complexe à gérer sur un territoire au milieu des eaux étaient très craintes. Alors, les locaux se mirent à fabriquer des sirènes avec plusieurs matériaux qui vont être abritées dans les temples. Ce savoir-faire si particulier entre donc dans le cadre d’une croyance folklorique et religieuse. Ces sirènes sont fabriquées de toutes pièces et l’une des questions majeures une fois que l’on connaît le subterfuge est de comprendre comment elles sont fabriquées.

On aurait pu s’arrêter là à l’époque de la découverte de l’arnaque, mais non, autant certains ont décidé de ranger ou de jeter ces sirènes et d’autres ont décidé de les étudier.

Disséquer une sirène

C’est là que chercheurs et conservateurs entrent dans le jeu à Londres par exemple pour la sirène du Horniman Museum. Car si on retrouve des sirènes dans les réserves ou vitrines de musées, c’est qu’elles possèdent une histoire réelle et surtout qu’elles peuvent apporter beaucoup d’informations sur leur manufacture. On peut y trouver la main de différents artistes ou ateliers et bien sûr en faire potentiellement des chronologies et selon les styles, des cartes de répartition géographique sur le territoire japonais. Initialement, il était décrété que les sirènes étaient en réalité des “Monkey-mermaids” autrement dit des sirènes singe car leur fabrication était supposée être en majorité issue de ce type d’animal. Cela est vrai pour certains éléments sur certaines sirènes mais pas sur toutes. C’est là que l’on peut constater qu’il y a différentes méthodes de fabrication. On retrouve principalement pour les dents des éléments issus de poissons et plus particulièrement des labres. Mais pour découvrir l’intérieur des sirènes, un passage aux rayons-X permet de faire apparaître le cœur de fabrication. On retrouve des fils en métal avec des fibres naturelles et du papier mâché. Un mélange très composite qui va être retravaillé en surface pour lui donner un aspect crédible. Le seul élément qui est réellement issu de poisson reste la queue qui bien souvent provient de carpes. Malheureusement, certains prélèvements qui pourraient aider à comprendre si des ateliers spécifiques étaient mis en place n’ont pas nécessairement donné de résultat car les spécimens étaient trop abîmés pour cela et les surfaces n’étaient pas exploitables même en échantillonnage. Mais les recherches à propos de ces sirènes donnent de bonnes indications sur un élément important : de curiosités absurdes, elles sont devenues sujets de recherches. Des recherches pluridisciplinaires pour permettre de comprendre leur fabrication mais aussi trouver des clés pour les conserver. En effet, ces sirènes souvent ballotées d’un point A à un point B avec de multiples escales dans des conditions complexes pour des mélanges de matériaux de ce type font qu’elles peuvent rapidement s’abîmer. Des créations qui sont alors prises en considération dans les plans de conservation des réserves muséales.

X-ray images of the mermaid in the collections of Buxton Museum &... |  Download Scientific Diagram
Source de l’étude : https://www.researchgate.net/figure/X-ray-images-of-the-mermaid-in-the-collections-of-Buxton-Museum-Gallery-DMS-A331_fig5_261704591

Pour conclure, nous avons vu que ces sirènes ont beaucoup fait parler leurs contemporains, que leur fabrication est toujours auréolée de mystères ne serait-ce qu’à propos des ateliers mais également de la chronologie de leur fabrication. La supposition de sirènes fabriquées à la main plus anciennes que le XVIIIe ou XIXe siècle existe mais le fait qu’elles ne soient pas exposées ou demeurent en temple par exemple font que l’on manque d’éléments pour en dresser un tableau historique. Néanmoins, leur traçabilité peut se faire pour les ventes au XIXe lorsque ces dernières sont officielles et facturées. Idem, le profil de sirène type n’est pas forcément défini. On en trouve des allongées sur le ventre mais aussi des dressées présentées à l’époque sous cloche de verre. Les gravures ainsi que les sirènes arrivées jusqu’à nous permettent de se faire une idée des modèles qui ont pu être présentés. Pour leur conservation en musée ou en réserve, le problème est toujours le même puisqu’il s’agit de lutter contre les problèmes d’humidité ou encore les insectes. Ainsi, une pièce absurde présentées dans un contexte forain est devenu un élément étudié dans le cadre universitaire. Preuve que de nombreux objets vrais ou faux peuvent être étudiés par ce biais et intéresser chercheurs et conservateur. Le challenge de la conservation est toujours d’actualité et encore plus pour les pièces anatomiques, médicales et les curiosités de ce type témoins d’une période du passé qui intéresse à nouveau curieux et passionnés.

La sirène des Fidji

Sources :

Viscardi, Paolo & Hollinshead, Anita & MacFarlane, Ross & Moffatt, James. (2014). Mermaids Uncovered. Journal of Museum Ethnography. 27. 98-116.
https://www.britishmuseum.org/collection/object/A_As1942-01-1
https://www.livescience.com/56037-feejee-mermaid.html
Levi, Steven C. “P. T. Barnum and the Feejee Mermaid.” Western Folklore 36, no. 2 (1977): 149-54. Accessed September 21, 2020. doi:10.2307/1498966.
The feejee mermaid and other essays in natural and unnatural history 1999 Jan Bondeson
Archive personnelle : Grand catalogue du Grand Musée Spitzner
Jones 1990a / Fake? The Art of Deception BMP London
Monster or Missing Link? The Mermaid and the Victorian Imagination Monstre ou chaînon manquant ? La Sirène dans l’imaginaire victorien Béatrice Laurent https://journals.openedition.org/cve/3188?lang=en#quotation
https://hoodmuseum.dartmouth.edu/objects/28.6.5098

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