Pérégrinations au Musée Fragonard

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Si vous aimez les petits trésors qu’il ne faut pas manquer lorsque l’on s’intéresse à la santé, aux sciences et aux conservations anatomiques, alors il ne faut pas louper la visite du musée Fragonard à Maisons-Alfort. Avant de commencer, il faut savoir que les musées et conservatoires d’anatomie ne sont pas des musées des horreurs. J’insiste car ce terme très utilisé des personnes non habituées ne reflète en rien le pourquoi et le comment de l’existence de telles collections et de tels lieux. C’est un ensemble de démarches scientifiques qui sont à l’origine de ce type de collections. C’est à cause de cela aussi que certains musées d’anatomie dans le monde n’acceptent plus que des photos soient prises, par bafouement du contexte scientifique de la part de visiteurs indélicats. C’est avec plaisir que j’ai pu immortaliser ma visite de ce mois-ci et ainsi la partager avec vous.

Le musée est situé au cœur de l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort, un site impressionnant de par sa taille et ses anciens bâtiments qui nous plongent dans le passé. Le musée propose de découvrir 4200 pièces ostéologiques, mais aussi des céroplasties, des papiers mâchés, des conservations humides et bien sûr, les écorchés de Fragonard. Héritier du cabinet du Roi, le musée nait en 1765. La première école parisienne pour les vétérinaires se situait à Paris dans le 10e arrondissement mais l’exiguïté des locaux, l’environnement et surtout les besoins en termes d’espace ont fait que l’école a été installée à Alfort par la suite.  Appelé cabinet de curiosités, l’objectif actuel du musée est de conserver et transmettre ce patrimoine exceptionnel. Il est un des plus anciens musées de France et les collections ont traversé le temps malgré les aléas de l’histoire. Une chance de pouvoir observer tout cela à l’heure actuelle et j’étais vraiment comblée de passer ces quelques heures dans ce lieu.

Le bizarreum Fragonard

Une entrée à un prix plus que raisonnable  avec un audio-guide passionnant permet d’en savoir plus au fil des vitrines. La visite débute avec l’anatomie comparée. Une branche de l’anatomie passionnante qui a été très utilisée pendant de nombreux siècles pour comprendre les différences mais aussi les ressemblances entre les différentes espèces ainsi que les processus évolutifs et d’adaptabilité à leur environnement. Je parle de temps en temps des cas pratiques d’anatomie comparée puisque c’est quelque chose que l’on retrouve énormément dans l’histoire de la médecine pour humain mais aussi en lien avec les animaux et tout simplement au cœur des études autour des espèces du vivant.

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Magnifique et superbe crâne monté à la Beauchêne. Edmée François Chauvot de Beauchêne (1780 – 1830) inventeur de ce procédé minutieux de montage sur des tiges pouvant bouger permettant d’isoler certaines parties et segments de la pièce ostéologique tout en gardant une cohérence anatomique.

le bizarreum fragonard

Lorsque l’on aborde l’existence de ce musée et ce, même auprès de parisiens de souche, ce dernier n’est pas forcément très connu. Pour cause, il est resté fermé des années 1920 à 1991, puis des travaux ont permis en 2008 de présenter les collections dans leur décor d’origine comme au tout début du XXe (1902). Pour en savoir plus sur l’histoire du musée depuis ses débuts c’est par ici.

Autant vous dire : Voir un musée à “l’ancienne” mais ayant tout mis en œuvre pour protéger les collections a été un régal. D’un œil plutôt habitué, je constate que beaucoup de musées d’anatomie ont du mal tant par conservation, moyens et vétusté à mettre en valeur leurs collections. Ici, le pari est largement réussi et haut la main ! Le musée est un bâtiment tout en long où se suivent les collections :

  • Anatomie interne et comparée (+ ostéologie)
  • Tératologie humaine et animale
  • Myologie (étude des muscles)
  • La très jolie galerie des squelettes
  • Les pathologies
  • Dans une salle plus sombre et climatisée, les écorchés
  • Pour terminer les parasites !

Place aux photos. J’ai visité ce musée avec une partie de ma famille qui a été absolument ravie par toutes ces découvertes.  Au XVIIIe,  le cheval à l’époque de la cour de France  était un compagnon très important tant pour la force militaire mais aussi pour les déplacements ou encore l’économie. On doit soigner les chevaux et en prendre soin. L’école vétérinaire répondait alors à ces besoins via les études dans le milieu équin. A noter qu’avant l’école de Paris, la toute première se trouvait à Lyon initiée par Bourgelat en 1761 (il sera aussi au cœur de celle d’Alfort quatre ans plus tard). Claude Bourgelat est considéré comme le fondateur des sciences vétérinaires et c’est un personnage important pour tous ceux qui étudient et travaillent dans ce domaine.

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Mon petit plaisir : Retrouver quelques belles œuvres en papier mâché de Auzoux. Différentes de celles vues au conservatoire de Montpellier mais complémentaires. Louis Auzoux était un médecin dont la renommée n’est bien sûr plus à faire. Il a énormément contribué avec ses modèles anatomiques en papier mâché à expliquer ou du moins illustrer l’anatomie humaine ou animale au XVIIIe. Il est à l’origine de l’anatomie dite clastique, c’est à dire que la plupart des modèles ont des éléments qui peuvent se déplacer et ses remettre selon les explications à donner. Si ce personnage vous intrigue n’hésitez pas à me dire si un article serait susceptible de vous intéresser.

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Modèles Auzoux à Saint-Aubin d’Ecrosville (pour les plus pointilleux on repère l’orang-outan et le cheval, fameuses pièces mais aussi un écorché et autres montages clastiques)

Quelques pièces ont attiré mon attention de par leur provenance : Le cirque Barnum. Cela ne vous dit rien ? Mais si, un petit effort, Phineas Taylor Barnum, “The greatest Showman” rendu glamour au cinéma dernièrement sous les traits de Hugh Jackman… Pour le glamour de sa démarche on repassera.

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Ce même Barnum qui a fondé sa fortune en exhibant des personnes atypiques ou d’autres ethnies lors de ses spectacles. Héritage d’une époque trouble visible à travers certaines pièces comme cette céroplastie de main. Une chance de pouvoir observer ces pièces !

le bizarreum Fragonard

Honoré Fragonard (1732-1799)

Attention, certaines photos peuvent heurter la sensibilité des plus sensibles.

Le bizarreum fragonard écorché

Lorsque l’on évoque le nom Fragonard, l’un des premiers individus auquel le grand public pense est Jean-Honoré Fragonard le fameux peintre. A vrai dire, Honoré, l’anatomiste était le cousin du peintre. Une confusion alors facile à faire tant le nom est célèbre mais le peintre également.

Honoré est né à Grasse, a travaillé à l’école vétérinaire de Lyon puis est arrivé à Paris où il prend alors son poste à l’école vétérinaire. En fouillant un peu dans les archives, j’ai l’amusement de voir que le dénommé “Frago” avait la fâcheuse tendance à se brouiller avec ses supérieurs ou ses collègues. Cet anatomiste brillant enseigna  aux élèves sa discipline, dirigea l’école mais surtout, il prépara un nombre de pièces impressionnants pour fournir de nombreux cabinets de curiosité tenus par des aristocrates. Bien que la démarche scientifique soit l’objectif premier de ses créations absolument incroyables, l’aspect esthétique est également important et cela se ressent puisque ses écorchés sont pour certains mis en scène dans des situations théâtralisées.  Pour savoir comment se fournissaient les anatomistes en corps à ces époques, je vous envoie lire mon article sur le sujet ici.

le bizarreum écorché fragonard

On imagine aisément les complications éthique et pratiques de telles activités au beau milieu du XVIIIe…

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Aucun portrait n’est arrivé jusqu’à nous. Quel comble que d’avoir un peintre dans son entourage et personne pour immortaliser ses traits. Aucun écrit n’est parvenu jusqu’à nous. Ce passionné de l’ombre est dépeint comme un grand solitaire penché sur ses cadavres, sa passion.

“L’anatomiste, sans cesse courbé sur le cadavre, avance dans ses recherches, réalise ses conjectures; chaque jour amène pour lui quelque chose de nouveau, car en anatomie nous ne savons pas encore tout et, ainsi que la médecine pratique, elle ne s’apprend pas dans les livres”  Rare écrit de Fragonard.

On distingue dans l’œuvre de Fragonard, l’anatomiste, une sensibilité mais également cette soif de découverte du corps, de ses mystères. Les nerfs, les vaisseaux, tout est sujet à étude et à découverte. Pourtant, comme je l’indiquais dans mon article et ma vidéo sur l’anatomie et la dissection, plusieurs questions se posaient au moment des démonstrations auprès des élèves. Un corps se décompose rapidement et l’invention des écorchés répond aussi à une demande éducative : on peut observer tous les éléments du corps sans craindre que la matière première se désagrège. Fort pratique durant la belle saison ! Les raisons initiales de la création des écorchés est donc en lien avec l’étude de l’anatomie. Mais l’intérêt de la part des curieux possédant un cabinet dépasse alors les frontières de l’école vétérinaire. On recherche alors des réponses à la vie en étudiant et en observant le corps mort. Les curieux lui permettent de vivre suite à son renvoi de l’école suite à des désaccords avec sa hiérarchie (malgré une pension accordée de façon annuelle). L’homme est aussi dans un sens philanthrope à mon sens puisqu’il a beaucoup œuvré pour créer un cabinet national suite à la révolution car les institutions abritant les collections étaient en lien avec la royauté et donc fragilisées. Il a fallu pour un certain nombre d’anatomistes et scientifiques proposer des solutions pour réformer et recréer des institutions pour mettre en valeur les études toujours en cours. Fragonard participe à la commission temporaire des arts ayant pour but la conservation d’éléments importants (monuments, collections, art) afin de permettre la perpétuité d’un savoir savant. Nous sommes aux balbutiements de toutes les démarches pour créer des musées ouverts à tous comme ceux dont nous pouvons nous délecter aujourd’hui. Il retourne à Alfort pour l’inventaire de la collection suite à la Révolution et il est très choqué de constater les dégâts. Il s’occupera des collections anatomiques de l’Ecole de santé de Paris dont sont successeur, Dupuytren, marquera les esprits également et en particulier au niveau de l’anatomie pathologique. Les collections, les recherches et les méthodes évoluent. La vie de Fragonard mais aussi la traversée de son époque mouvementée en font un parfait exemple du déclin de certaines méthodes et études. Ainsi, les études comme Fragonard les faisait vont disparaitre pour favoriser d’autres techniques par la suite au XIXe (plus de pathologies, plus de formol). Une triste fin de vie pour un homme que j’imagine particulier, et peut être isolé ?  Quelques descriptions le dépeignent. Probablement vu comme un savant fou (et cela est le cas pour de nombreux anatomistes précurseurs) il est dit :

“un homme taciturne qui semblait peu doué pour la vie”

Pas si incompris que cela, puisque ses œuvres sont reconnues à son époque et très convoitées. Si le visiteur du musée tend à imaginer que ces écorchés ne sont que des pièces reconstituées, il n’en est rien puisque nous sommes face à de vrais corps. La question principale est : Comment faisait Fragonard pour créer des pièces de ce type qui ont la particularité de très bien se conserver ? Comme pour beaucoup de travaux d’anatomistes et de thanatopracteurs du passé, beaucoup de mystère entoure les conservations anatomiques. Le musée met à disposition deux panneaux pour comprendre les étapes. Je ne détaillerai pas tout pour que les visiteurs aient la surprise.

  1. Choisir un corps. Un corps en bon état et frais est toujours mieux pour une conservation.
  2. Inciser les plus grosses veines du corps pour les vider du sang.
  3. Préparer le mélange de conservation.
  4. Injecter dans chaque cavité cardiaque et dans le système artériel grâce à un grand clystère.
  5. Disséquer en mettant le mélange dans chaque veine et ce une à une et plonger le corps dans une cuve d’alcool pour le déshydrater
  6. Le sécher dans la position voulue (un peu comme quand on épingle des insectes morts) en attendant l’évaporation de l’alcool rendant le tout plus raide.
  7. Peindre les éléments du corps et recouvrir d’un vernis protecteur contre les insectes.
  8. Exposer et regarder.

Voila quelques étapes qui ont été pensées et mises en place par ce génie. Ses œuvres sont rares, beaucoup ont disparu et quelques collectionneurs vendraient leur âme au diable pour en acquérir. C’est une chance que le musée puisse les exposer ainsi à la vue de tous. Elles m’ont poussée toujours plus loin dans mes réflexions, ma vision de ces anatomistes singuliers du XVIIIe et de leurs étranges essais et créations. Ce sont des pièces anatomiques qui poussent aussi à se demande si Fragonard était singulier, perturbé ou un génie. A mon sens, ses écorchés sont la preuve du génie de cet homme au parcours de vie particulier.

Eloge funèbre de Fragonard par Thouret : ” Tout entier à ses occupations anatomiques, il imaginait inventer des pièces qu’il désirait fort que l’on vint voir. Mais il n’écrivait rien. Nous ne puis dire de lui qu’il parlait aux yeux. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient de son cabinet : “Venez et voyez.”

“Simple, modeste, ennemi de tout ce qui approchait de la superfluité, je ne dis pas du luxe, Fragonard vécut isolé du grand monde; s’il y parut quelques fois, il l’abandonna sitôt qu’il aperçut qu’on exigeait de lui des convenances qui contrariaient la simplicité et l’uniformité de ses mœurs.”

Voici que s’achève cet article, tant de pièces à découvrir pour le futur visiteur ! J’espère que cet article vous aura plu, j’ai encore dans les yeux des petites étoiles d’avoir vu une si belle collection. Et puis, parler de Fragonard m’a fait plaisir, l’homme semblait particulier, ses créations encore plus.

Pour conclure, je vous laisse avec ce document, celui de Christophe Degueurce qui est à l’origine d’un très gros livre sur l’anatomiste. Il fait des parallèles très intéressants avec la plastination de Von Hagens et les polémiques autour de celle-ci. Il est évident que voir les écorchés rappelle les corps exposés à Our Body. Un papier passionnant pour ceux qui aimeraient en savoir plus et prendre connaissance d’un point de vue scientifique à ce sujet : Par ici.

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Sources :

– Audio guide du musée Fragonard
– Honoré Fragonard et ses écorchés : Un anatomiste au Siècle des lumières, 2010 Christophe Degueurce, Réunion des musées nationaux
– Le site de l’EnvA
– Prodiges de la nature, les créations du docteur Auzoux, Collections de l’Université de Montpellier, DRAC

6 commentaires

  1. Belle découverte ! Je ne manquerai pas d’aller le visiter si je passe par là un jour !
    Merci pour cet article, bonne journée 🙂

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