La controverse du monticule de Dickson : restes humains et problématiques multiples

Cet article à propos du monticule de Dickson fait suite à la vidéo sur le sujet que vous pouvez-retrouver ci-dessous.

Mots clés : thanato-archéologie, archéologie, restes humains, anthropologie biologique, éthique, controverse du monticule de Dickson, vulgarisation de la mort, thanatologie

Dans l’Illinois, nom dû aux colons français ayant francisé le terme indien Ileenweewa correspondant à “guerriers” ou encore “hommes courageux”, le cas du monticule de Dickson (nommé Dickson Mounds) me semble parlant pour aborder plusieurs problématiques ici qui se concentrent sur les États-Unis – mais que on peut retrouver ces problématiques ailleurs sous d’autres formes.

Ainsi, je vous parlais déjà de restitutions et des problèmes qui sont liés à la gestion des restes humains en termes de loi et d’évolution des choses dans plusieurs articles comme celui sur les Mokomokai néo-zélandais. Le cas du site de Dickson Mounds comme cela est visible dans la vidéo, oppose plusieurs points de vues qui se justifient selon les individus. L’accès au public de corps de natifs n’a posé problème qu’à partir du moment où le souhait d’une inhumation nouvelle a été demandée de la part des groupes activistes. Outre le fait qu’il s’agit bien sûr d’une nécropole à ciel ouvert suite aux fouilles (et d’autres sites américains auront ce type de configurations également), on va voir que ce dernier est très intéressant pour diverses raisons mais que les deux arguments : ceux des natifs et ceux des scientifiques sont intelligibles.

Les natifs américains

Si l’écho des revendications de descendants de natif prend de l’ampleur dans les médias à partir des années 60 / 70 aux États-Unis (tout comme les mouvements noirs), les réactions face aux actions peuvent prendre beaucoup de temps. On le voit par exemple pour le cas du site archéologique avec des débuts de revendications quelques années en amont des premières actions : pénétration sur le site archéologique malgré la présence policière, recouvrement des défunts avec de la terre et ritualisation de gestes. Ces happenings ont également permis de mettre en lumière les problématiques et revendications dans les médias.

Comme expliqué toujours en vidéo, le problème majeur est l’exposition à l’air libre depuis 1927 des corps des natifs qui sont en nombre et comme nous l’avons vu représentent beaucoup d’individus (adultes, enfants, femmes et hommes). Dans la croyance des natifs américains, la question de l’ancestralité est majoritaire car la qualité d’un descendant sera basée sur le traitement qu’il va offrir à ses morts. Les descendants auront alors comme mission de veiller à ce que les morts ne soient pas dérangés ou déplacés. Les exhumations dans le cadre archéologiques sont alors problématiques si elles sont prolongées dans le temps en termes de voyage spirituel de l’âme. Mais pour autant, le dérangement peut-être évité si après un bref délais, les corps sont recouverts. Ce qui en soi, pourrait fonctionner d’un point de vue archéologique à condition que le post fouilles n’ait aucune levée de squelette ou que le site ne soit pas laissé à l’air libre. Des lois sont pourtant bien inscrites dans la juridiction américaine concernant le patrimoine et les croyances, mais des failles restent majeures, et démêler les problématiques de ce genre s’avère compliqué aux États-Unis à cause de ces raisons. D’où les nombreuses années à parler en négociations pour l’inhumation nouvelle de corps mis à nu. Dans la croyance amérindienne (et ce, peu importe le groupe ethnique de natifs), un corps dérangé peut provoquer de graves troubles aux vivants. Ce type de peur se retrouve dans de très nombreux endroits où les rites funéraires et l’entretien du souvenir et de l’ancestralité sont légions car cela fait partie du cercle social des vivants : on ne plaisante pas avec les morts, d’où l’importance de continuer les rites (pour ne citer qu’un exemple flagrant, le rite Famadihana à Madagascar cf FUNÈBRE !).

Aux États-Unis, la fouille de sites concernant des natifs relève de l’archéologie pure puisqu’elle fait remonter la chronologie de l’occupation du territoire Nord Américain à plusieurs milliers d’années (datation et chronologie qui constituent un des débats majeur de l’archéologie de ce continent). Par conséquent, la probabilité de trouver des ossements anciens correspondant à des natifs est très importante. Les chercheurs doivent par décision fédérales, analyser les sites, et si des éléments font penser à des tribus particulières, ils sont tenus d’en alerter les descendants et responsables politiques concernés pour envisager un futur pour le site -Museum Act 1989.

De 1987 à 1989, on commence alors réellement à parler de préservation, restitution et possibilités de travailler en binôme avec les chercheurs et les natifs pour pouvoir ménager tous les acteurs de ce qui s’avère être des conflits la majeure partie du temps, concernant ce type de sites. 1989, c’est relativement tardif, mais cela correspond aux années d’émergences de l’activisme sur le sol par exemple de Dickson Mound mais de bien d’autres sites similaires. La demande de restitution doit alors se baser sur l’identification exacte d’un individu ou d’objets de type dépôts funéraires pouvant être affiliés à une tribu en particulier. Un élément intéressant puisque des débats en 1987 n’avaient absolument pas acté de restitution ou de nouvelle inhumation pour les restes de natifs. Toutes ces questions ont fait l’objet de débats très intenses et en particulier dans la communauté scientifique puisque le problème se situait dans la présence en nombre de restes de natifs dans les collections muséales et sur des sites archéologiques à ciel ouvert. Les natifs ont donc toujours réclamé à partir du moment où ils ont pu le faire, une nouvelle inhumation des natifs (parfois même, les activistes n’avaient pas nécessairement de rapport en termes ethniques avec les corps exposés, mais cela n’empêchait pas les revendications). Pour ce qui est des rites funéraires, ils sont complexes chez les natifs américains puisqu’à l’époque selon les clans et selon les régions, toutes les pratiques n’étaient pas similaires. Ainsi, certains inhumaient et d’autres pouvaient incinérer les corps ou encore les attacher à un promontoire/arbre pour que ce dernier soit laissé à disposition des rapaces. Ainsi, tous les natifs n’ont pas les mêmes traditions !

Exemple en Floride

Les chercheurs

S’opposent alors les deux autres discours qui sont également valables sur plusieurs points. On pourrait évidemment penser que les scientifiques n’ont pas réellement d’intérêts à accéder à ce type de requêtes. Pourtant, nous voyons comme je le mentionnais à partir de la fin des années 80, des débats et des colloques autour des questions en lien avec les restitutions. Don Dickson, dans sa volonté de mettre à jour les restes et de protéger le site, permis de le mettre également en lumière. Pour des fouilles dans les années 30/40, cela n’est pas négligeable puisque des universitaires ont participé à ces dernières, permettant d’utiliser des techniques et des relevés afin de tracer les diverses découvertes. Comme pour de nombreux sites, le fait de les rendre accessible au public, permet de sensibiliser à la démarche scientifique et archéologique. Ce qui semble avoir fonctionné en plus du fait que pour des américains de l’Illinois à ces époques, voir autant de squelettes d’un coup dans une zone restreinte était inédit. On constate également que les locaux qui ont parfois sur plusieurs générations, suivi les fouilles, qu’il y a un véritable attachement pour le site. Pas nécessairement à cause du fait qu’il soit une nécropole amérindienne, mais plutôt parce que il valorise la fouille locale et le patrimoine scientifique local également. Beaucoup d’anciens ont ainsi suivi l’évolution du site depuis leur enfance, l’attachement est donc aussi sentimental. Ils se sentent impliqué dans l’histoire du site et dans une autre mesure dans l’histoire de la région même si cette dernière en termes chronologiques diffère de celle des natifs. Pour ce qui est des différents chercheurs impliqués sur les fouilles du site puis de la conservation a posteriori, l’argument de laisser ce dernier accessible au grand public pour une compréhension de l’utilisation de l’espace mais également de la hiérarchisation post-mortem des individus. Dans une région vaste comme celle du site, drainer des visiteurs avec un site considéré pendant longtemps comme incontournable revêtait des intérêts touristiques et financiers non négligeables. On notera tout de même l’implication de A à Z de Dickson qui a tenté tout au long de sa vie de conserver le lieu et de le rendre accessible et ce, même après avoir vendu son terrain. Il a impliqué sa famille entière dans ce projet qui est majeur dans l’histoire de l’archéologie américaine.

Ainsi, les arguments tant des natifs que des locaux que des scientifiques s’entendent et comme montré dans la vidéo, tout va dépendre de l’implication émotionnelle de chaque bord en relation avec les corps ou bien avec le site lui-même. Des oppositions d’idées qui drainent des négociations mais aussi de vrais débats nationaux autour de la question des restes de natifs américains dans les différents états du pays (les juridictions peuvent changer, l’idée est d’uniformiser les textes de loi pour pouvoir les appliquer de partout de façon uniforme.

Pourquoi le site est intéressant d’un point de vue scientifique ?

Le contexte était relativement inédit dans les années 20, comme expliqué dans la vidéo, les decontextualisations étaient monnaie courante dans les expéditions qu’elles soient archéologique ou par extension, archéologique sur une base de cartographie (l’apport de restes archéologiques lors d’une expédition cartographique permettait souvent de faire jouer les commissions officielles pour donner d’avantages de fonds pour de prochaines expéditions). En ce sens, la conservation et le style de fouille instauré par Don Dickson a aidé à comprendre l’ensemble du site mais surtout sa configuration puis par la suite d’étudier plus en détail les corps. Sortir un corps du terrain s’avère inutile si aucun relevé n’est fait et ce en amont de la levée de squelette encore plus car nous perdons énormément de détails cruciaux (profondeur, type de strates, orientation du défunt, inhumations simultanées ou non etc). La problématique est la même sur tous les sites archéologiques, d’où le fait que le pillage, qui vient extraire des restes ou des objets d’un site, va amputer d’éléments importants une zone de fouilles permettant la totale compréhension de la chronologie d’un site. Le cas de Dickson Mounds est souvent mentionné dans les manuels de “Bioarchaeology” car il présente des cas intéressants du point de vue de l’organisation spatiale de la nécropole mais aussi la hiérarchisation selon les individus qui eux-même, présentent des pathologies ou troubles de croissance en lien avec leur style de vie. On passe donc d’une population de chasseur-cueilleurs à une population qui commence à se sédentariser et à produire plus d’objets (céramiques) mais aussi à faire de l’agriculture. Ce qui va modifier les habitudes de vie et par conséquent les habitudes alimentaires d’uns société qui était elle-même organisée. En observant les différents stress et les différentes marques sur les os longs des individus du site, il est constaté de réelles différences entre les adultes ayant vécu la transition pré agriculture qui ne présentent pas de stress de croissance tandis que les adolescents inhumés ou même les enfants, présentent des marques en lien avec leur croissance qui a eu quelques problèmes au moment clé de cette transition. Des enfants qui ont eu pour certains des carences marquées visibles sur les os et qui par la suite, ont retrouvé une alimentation plus en adéquation avec leurs besoins nutritionnels. Par ailleurs, ce qui intéresse les chercheurs dans ces tombes c’est également tout ce qui va être en lien avec des traumas et des lésions peri-mortem qui peuvent faire écho à d’autres sites. Une autre nécropole, celle de Oneota qui correspond aussi à des populations de natifs américains et se situant également dans un tertre (nombreux sites funéraires se trouvent alors dans des monticules pour les natifs américains et ce malgré d’autres types de rites funéraires). Oneota avait permis de découvrir des crânes présentant des traumas très important ayant causé la mort et en particulier des scalps d’individus. Ce qui est également recherché à Dickson Mounds mais qui n’est pas aussi flagrant en termes de violence intra et extra ethnies.

C’est justement la question de la violence qui est toujours étudiée à l’heure actuelle avec de vrais débats autour de ce sujet (le débat de la violence préhistorique par exemple mais ici transposée aux populations de natifs américains, des réponses difficiles à déterminer et toujours sujettes à questions). Pour le site de Dickson Mounds, des têtes sont en effet manquantes et remplacées par des céramiques et certains portent des pointes de flèches au niveau du crâne. Ce qui alimente les questions tant sur les violences entre tribus mais aussi de potentiels sacrifices difficiles à déterminer selon les périodes et les usages pour des sociétés qui n’ont pas laissé d’écrits). L’idée du prélèvement des têtes comme des trophées comme cela pouvait être envisagé dans d’autres tribus est toujours envisagée pour les têtes manquantes de Dickson Mounds. Ce qui ne veut pas dire que les populations locales étaient foncièrement violentes mais que des pratiques guerrières et funéraires particulières étaient probablement appliquées. A noter pour cette violence qui est souvent rapportée par les écrits des blancs sur place avec parfois la mention “les peaux rouges se sont pacifiés grâce au catéchisme” cf Histoire naturelle de l’homme chez Larousse en 1931 qui montre que le rapport de violence et son interprétation diffère selon les observateurs mais s’inscrit dans une logique sociale précise entre natifs à ces époques.

Pour ce qui est de la disparition de ces individus et surtout la fin du fonctionnement de leur lieu de vie, l’aspect paléopathologique est bien sûr envisagé avec des éléments pouvant faire penser à un déclin en lien avec des épidémies probables. Et puis, pour d’autres périodes, des strates montrent des traces d’incendie, ce qui pourrait expliquer également un départ des derniers occupants pour ne jamais revenir sur le site. A l’heure actuelle, le site (non pas la nécropole mais ce qui est analysé des archives + des alentours) permettent toujours de faire avancer des recherches sur ces sujets. Alan Harn, un éminent archéologue ayant passé presque toute sa carrière sur le site en question et à proximité a apporté beaucoup d’informations de par ses travaux et sa vulgarisation autour du site. Même si les corps sont recouverts par le musée, les recherches sont loin d’être mortes et enterrées car elles continuent grâce aux archives afin de s’inscrire dans un ensemble de connaissances portant sur les restes de natifs américains.

La difficulté de faire concorder les souhaits des natifs et la recherche scientifique est un sujet fondamental actuellement puisque ces questions touchent aussi bien les chercheurs de terrain que les conservateurs par la suite qui gèrent des corps dans leurs réserves. Le peuplement le long des rivières majeures des États-Unis est un sujet très important puisqu’il permet de comprendre l’évolution simultanée ou non des différentes tribus dans différentes zones ainsi que de comprendre si il y a des diffusions dans l’artisanat ou le fonctionnement entre tribus. Pour terminer cet article, la considération des croyances en lien avec des corps exhumés en contexte archéologique fait bien sûr écho à tous les sites où l’on peut retrouver des descendants revendiquant le droit à la continuité de leurs croyances et ce malgré des intérêts scientifique en lien avec les dépouilles (j’en parlais bien sûr dans cette ancienne vidéo avec les revendications en lien avec les momies des Andes ou encore plus récemment pour les Mokomokaï de Nouvelle-Zélande). Enfin, autre cas qui me semble intéressant à mentionner et bien plus récent en termes d’inhumation c’est tout ce qui va toucher aux charniers. Dans mon article sur la fouille de charnier avec l’exemple du Cambodge, j’abordais des aspects très techniques de l’exhumation dans le cadre de ce type de fouilles qui relèvent de fouilles non plus archéologiques à proprement parler mais bien ayant des répercussions à l’échelle internationale et surtout pour tout ce qui touche à la qualification des actes génocidaires dans le cadre d’un jugement à la cour pénale internationale. Le problème en lien avec ces charniers, c’est que l’exhumation et ce malgré une inhumation dans un cadre problématique, vient perturber en termes de croyances le bon fonctionnement de l’âme dans le monde d’après. Ce qui en soi peut sembler dérisoire dans le cadre d’enquêtes internationales de cette envergure, mais qui ne l’est pas pour les cambodgiens qui se sentent concernés par le bon déroulement de l’après pour les âmes des morts. Ainsi, la technologie peut aider à anticiper ce type de problèmes, ici pour les charniers afin de déterminer où sont situés des corps, mais pas dans le cadre d’une identification qui nécessite des exhumations + des analyses approfondies sur les lésions péri-mortem. Tant de questions sur les symboles, la portée post-mortem des gestes, des rites funéraires même lorsque ces derniers sont altérés dans leur mise en place et leur déroulement. La valeur qui est donnée au corps n’est donc pas la même selon la relation que chacun a avec. Mais dans le cadre de recherches, des accords et encore plus de réflexions éthiques (et pourtant cela fait l’objet de colloques entiers et internationaux) doivent être mis en place pour pouvoir éviter des problèmes comme ceux de Dickson Mounds. Les outils seront alors les fondations d’une recherche dans un cadre plus apaisés pour les différentes personnes concernées.

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Sources :

Cahokia and the Hinterlands: Middle Mississippian Cultures of the Midwest
Respect for the Living and Respect for the Dead:Return of Indian and Other Native AmericanBurial RemainsDavid J. Harris 1991
Bioarchaeology: Interpreting Behavior from the Human Skeleton De Clark Spencer Larsen
Controversy Laid To Rest As Dickson Mounds Closes. Chicago Tribune. Retrieved 11 April 2018.
Lallo, John; Jerome C. Rose; George J. Armelagos (1980). “An Ecological Interpretation of Variation in Mortality within Three Prehistoric American Indian Populations from Dickson Mounds”. In Browman, David L. (ed.). Early Native Americans: Prehistoric Demography, Economy, and Technology. The Hague: Mouton. p. 205.
“Mortuary Behavior and Social Organization at Indian Kroll and Dickson Mounds
Steadman, Dawnie Wolfe (1998). “The Population Shuffle in the Central Illinois Valley: A Diachronic Model of Mississippian Biocultural Interactions”. World Archaeology.
Slater, P., Hedman, K., & Emerson, T. (2014). Immigrants at the Mississippian polity of Cahokia: strontium isotope evidence for population movement Journal of Archaeological Science, 44,
The Prehistory of Dickson Mounds: The Dickson Excavation (Reports of Investigations / Illinois Stat) Alan Harn


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