Interview d’artiste : Le Miroir Fou fait revivre l’art macabre.

Suite à la publication de ma vidéo sur les danses macabres et autres squelettes, j’ai souhaité interviewer une artiste dont j’apprécie beaucoup le travail autour de cette thématique. Bien que l’art macabre médiéval soit complexe et varié, j’espère pouvoir vous en parler régulièrement cette année par le biais d’articles ou de vidéos.

Je vous souhaite une belle découverte du travail visuel de Jade alias Le Miroir Fou !

Bonjour Jade merci beaucoup d’accepter cette interview sur Le Bizarreum ! Cet entretien fait suite à ma vidéo sur les danses macabres et l’art macabre médiéval qui fait office d’introduction à un sujet complexe. 

Tes œuvres sont très parlantes et surtout ravivent un thème de l’histoire de l’art tout à fait passionnant. Peux-tu te présenter au lectorat de ce site? 

Bonjour Juliette. Merci à toi pour cette interview et de me donner l’opportunité de me présenter dans le cadre de ta vidéo que j’ai grand hâte de voir!

Je m’appelle Jade, mais on me connaît plutôt sous le nom d’artiste « Le Miroir Fou » : je suis illustratrice freelance à Nantes. Je suis passionnée par le Moyen Âge et j’essaye de le retranscrire dans mes illustrations. Le Miroir Fou, c’est un mélange qui puise principalement ses inspirations dans l’art du Moyen Âge, de la Renaissance française, allemande et flamande, du folklore et de l’art macabre.

Le sonneur du malheur

Le Miroir Fou est ton pseudonyme, je t’ai connu sur Instagram initialement pour ma part et comme moi tu dois parfois avoir des gens qui pensent que tu es un homme car tu as choisi un pseudonyme commençant par “le”. Est-ce que les gens sont étonnés de voir qu’une femme se cache derrière ces œuvres à la thématique si particulière ? 

‘ai choisi ce pseudonyme en lien avec l’ouvrage de la Nef des Fous de Sebastian Brant (fin XVe siècle) et je n’avais pas pensé une seconde au fait que l’on me prendrait pour un homme. Quand j’ai commencé à montrer mon visage sur Instagram il y a quelques années, j’ai eu des dizaines et des dizaines de personnes qui m’ont écrit, surprises de découvrir que j’étais une femme, en raison de mon pseudonyme en effet, mais aussi concernant mes sujets d’illustrations (dans mes souvenirs, quatre hommes exactement m’ont écrit, étonnés de savoir qu’une femme s’intéressait à Albrecht Dürer, désolant mais véridique). Nous sommes, à ma connaissance, peu de femmes artistes à traiter ces thématiques. 

Tu es une artiste qui a un parcours estudiantin et professionnel très en lien avec tes œuvres. Peux-tu nous expliquer quand et comment tu as commencé à créer ? 

Tout à fait, mes passions, mes études et mes expériences professionnelles sont très liées. Pour parler brièvement de mon parcours, j’ai une licence en archéologie, une maîtrise recherche en archéologie médiévale et un master en valorisation et médiation du patrimoine archéologique. J’ai travaillé (bénévolat, stage, contrat professionnel) dans différents lieux en tant que médiatrice du patrimoine : château de Brie-Comte-Robert, Argenteuil, tour Jean sans Peur, Musée National du Moyen Âge, Le Belvédère à Saint-Benoît-sur-Loire et dans d’autres magnifiques lieux, notamment en Bretagne.

Pour en revenir à l’illustration, je dessine depuis que j’ai environ 7 ans. Mon premier souvenir de dessin est celui d’être assise dans la nef de l’église abbatiale de Saint-Savin-sur-Gartempe pour y copier les personnages de la peinture murale du XIIe-XIIIe siècles du plafond de la nef. J’ai pour ainsi dire toujours dessiné, ça me faisait beaucoup de bien de me plonger dans les différents univers des œuvres que je copiais (des personnages de Disney ou de Lanfeust de Troy quand j’étais enfant à Mucha, Klimt, Munch, Van Gogh tout au long de mon adolescence). C’est pendant mes études supérieures à la Sorbonne que j’ai commencé à dessiner toutes les semaines et quasiment exclusivement en recopiant des œuvres d’artistes anciens. Je manie le crayon depuis 20 ans et pourtant cela fait seulement deux ans que j’arrive à créer. Jusqu’à il y a encore deux ans, je pensais que j’étais condamnée à faire uniquement de la copie, que je n’arriverai jamais à trouver mon style d’illustration, à sortir quelque chose de mon imagination… Et puis petit à petit, j’ai commencé à trouver le style qui me correspondait vraiment, à me détacher progressivement de la stricte copie. J’ai pris confiance en moi grâce aux gens qui me soutiennent quotidiennement dans ma démarche artistique, que ce soit mes proches ou mes abonnés. Et me voici, deux ans après, confiante et prête à me lancer corps et âme et à plein temps dans l’illustration!

Tu es autodidacte, on pense bien qu’il faut des années de travail pour arriver à ce niveau de détail dans tes œuvres. Est-ce que le temps te permet de faire une introspection régulière autour de ton travail et des techniques ? 

En effet, je suis autodidacte. La copie m’a permis d’obtenir un niveau correct en dessin et je m’améliore de jour en jour en pratiquant toujours plus. En regardant mes illustrations d’il y a six mois, je constate l’évolution et la progression dans mon coup de crayon. Il m’arrive de terminer une commande et de me dire que j’ai franchi une nouvelle étape dans ma vie d’illustratrice, qu’il y a encore un an j’étais incapable de réaliser cette composition. Ça fait du bien et ça ne fait que commencer : maintenant que je me sens capable de créer, je me rends compte de l’infini possibilité de produire ce que je souhaite.

Concernant la technique, pour le moment, j’ai seulement besoin de papier, de crayon et d’encre pour gribouiller. J’espère pouvoir toucher à d’autres supports prochainement, un de mes objectifs de l’année est de me replonger dans la xylogravure qui est une technique qui me plaît beaucoup.

Qu’est-ce qui t’inspire au-delà de ton très vif intérêt pour la période médiévale ? Est-ce que des œuvres macabres plus tardives comme dans les mouvements baroques du XVIIIe dans le monde germanique t’intéressent ? 

Ce qui m’inspire… En voilà une question bien difficile car j’ai finalement beaucoup de sources d’inspirations toutes époques confondues. Je m’intéresse beaucoup au folklore, dans son intégralité, c’est d’ailleurs pour cela que Brueghel l’Ancien est mon artiste préféré (dans d’autres registres, on peut aussi citer Dürer, Schongaeur, Holbein, Bosch, Graf, Beham, les manuscrits enluminés, les vitraux, les peintures murales, la sculpture, l’architecture, les textes…). L’iconographie chrétienne m’inspire aussi tout particulièrement, notamment quand il est question de représenter la douleur. J’ai une grande fascination pour le macabre, pour la relation que les Hommes avaient avec la mort, les rituels funéraires, la façon de vivre le deuil et aussi et surtout la représentation de la figure de la mort. Les Danses Macabres (et ce qui s’en rapproche, Le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, les simulacres historiés de la mort…) sont donc une grande source d’inspiration pour moi et ça tombe bien car il y a matière en France mais aussi dans le reste de l’Europe. Je ne m’étale pas sur le sujet ici car il y a beaucoup à en dire et tu vas très certainement en parler dans ta vidéo. L’art macabre est un sujet complexe et passionnant, tu en sais d’ailleurs bien plus que moi sur le sujet et je compte bien continuer à parcourir tes articles et vidéos pour en apprendre plus. Je vois tout à fait les œuvres macabres du XVIIIe siècle dont tu me parles là, je m’y intéresse aussi bien évidemment mais j’avoue m’y connaître beaucoup moins sur le sujet et avoir encore des efforts de lecture à faire de ce côté. Je suis certaine que ta vidéo m’éclairera beaucoup et me donnera probablement de nouvelles inspirations.

Tes œuvres sont très contemporaines dans un sens mais elles pourraient tout à fait s’inscrire dans un livre d’heures d’époque. Est-ce que tu joues beaucoup sur le symbolisme dans ces dernières ? Qu’il soit contemporain ou ancien ? 

Dans mes illustrations, rien n’est là par hasard, tout à un sens. J’aime glisser de nombreux détails, jouer sur le symbolisme des nombres, placer des objets à des endroits bien précis, y glisser des messages, des éléments symboliques bien connus et plus méconnus. Il m’arrive parfois d’expliquer ce que j’ai voulu représenter et parfois je laisse le spectateur libre (quand on me passe commande, je demande toujours si la personne a des éléments qu’elle souhaite absolument rajouter dans l’illustration, un symbole, un objet, des lettres, un chiffre). Quand je dessine, un univers sonore se créer petit à petit, un mélange de bruits de la ville et de la campagne, le silence d’une église ou d’une ville déserte, le bruit de l’eau ou d’une procession, de cris, de rires, de chants, du crissement des cordes des pendus qui se balancent au gibet. Plusieurs personnes m’ont dit que je devrais essayer d’ajouter des éléments contemporains dans mes illustrations, comme une bouilloire, une centrale nucléaire, un téléphone portable, un poteau électrique… Peut-être un jour mais pas tout de suite, les symboliques de ces objets me parlent beaucoup moins. 

Dans mes illustrations, rien n’est là par hasard, tout à un sens.

Jade

Tu fais des œuvres de grande taille, en moyenne cela te prend combien de temps pour faire un dessin ? 

Je dessine principalement sur du format A3 (j’aspire à traiter de plus grands formats mais j’apprécie aussi les formats plus petits). Cela dépend vraiment du projet mais en moyenne, je dois compter une bonne semaine minimum pour réaliser un dessin : le temps de travail préparatoire est infiniment long et important afin que je puisse me plonger dans le sujet. Si un joueur de vielle à roue me demandait une illustration pour sa pochette d’album, je passerais très certainement plusieurs jours à potasser sur le sujet, à regarder les représentations de vielle à roue, à en écouter (c’est déjà le cas hahaha), découvrir les outils pour fabriquer ces merveilleux instruments, chercher à quoi peut/pouvait ressembler un atelier de luthier… J’ai besoin de m’imprégner un minimum et cela pour n’importe quel sujet.

Au-delà de cela, quand je dessine pour mes projets, mon but premier est de créer du lien avec le Moyen Âge/Renaissance et les artistes de ces époques pour sensibiliser à ces périodes qui me touchent tant. Dans l’idéal, je souhaiterais que certaines de mes productions soient à visées pédagogiques et informatives : ça viendra.

Tu as fait le choix courageux de te lancer en indépendante dans le dessin. La crise actuelle n’est facile pour aucun métiers de la culture surtout quand on a travaillé dedans et qu’on a vécu cette crise de plein fouet. A qui s’adressent tes travaux désormais ? Aux particuliers ? Aux institutions ? 

En effet, l’année que nous venons de vivre n’a été évidente pour personne… Me concernant, mon contrat en tant que médiatrice du patrimoine n’a pas été renouvelé. Ça a été (ça l’est encore!) un véritable crève-cœur car je m’étais énormément investie depuis deux ans, personnellement et professionnellement. Mais comme le dit si bien Brian, « always look on the bright side of life ! » : cette triste décision me permet de me lancer dans l’illustration à 100% et j’en suis très heureuse.

Mes travaux s’adressent à tous : aux particuliers et aux institutions.

Des particuliers me contactent pour réaliser des illustrations qui se retrouveront sur le mur de leur salon ou pour offrir à leurs proches mais aussi pour leur pochette d’album, pour divers projets professionnels…
Concernant les institutions, j’aimerais beaucoup travailler avec ces dernières, notamment pour des projets de valorisation et médiation du patrimoine qui me touchent tout particulièrement. J’ai eu l’opportunité de faire des illustrations pour le centre d’interprétation de l’abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire et je viens de signer un contrat avec le Département de la Somme pour réaliser deux belles illustrations pour l’abbaye de Saint Riquier. 

Je suis ouverte à tous les projets! Je dis ça comme ça par hasard hein, si jamais quelqu’un qui s’y connaît souhaite écrire un livre sur la mort au Moyen Âge (ou autres sujets hein!), je suis partante!

J’adorerai voir ton travail dans des expositions temporaires ou dans des brochures, j’espère que ça se fera et que cette interview pourra t’aider à développer ton audience ! Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour les mois à venir ?

J’ai eu l’opportunité de faire une courte exposition dans une tour du château de Brie-Comte-Robert mais aussi à la tour Jean sans Peur et je suis tout à fait enthousiaste à l’idée d’exposer mon travail en France ou à l’étranger. Je compte également faire les marchés médiévaux (une fois que cela sera possible) pour présenter la gravure sur bois, exposer et vendre mes productions. J’ai plusieurs collaborations en cours avec des artistes absolument fantastiques et je suis plus que ravie de pouvoir travailler avec eux. A côté de mes illustrations que vous connaissez maintenant, je développe petit à petit l’illustration dans un autre style pour d’autres projets de médiation et de valorisation du patrimoine. Vous pouvez me souhaiter de développer Le Miroir Fou autant que faire se peut : encore plus de projets, des collaborations avec des artistes et des artisans et toujours plus de créations !

C’est le moment publicité et le moment de se dire au revoir ! Tu as le champ libre pour faire ta promotion, nous dire où te suivre et où connaître ton travail !

Encore un grand merci Juliette pour cet entretien, j’ai pris grand plaisir à y répondre. J’espère que mon travail plaira à ton lectorat et que nous pourrons collaborer un jour! 

Vous pouvez me retrouver sur ma page Instagram Le Miroir Fou sur laquelle je poste très régulièrement, sur Facebook et très prochainement sur mon site internet où vous pourrez trouver mes originaux, mes tirages et autres produits. 

Un grand merci à toi Jade ! 

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