Covid-19 : Point sur la situation -pompes funèbres, témoignages et logistique

Mots clé : Covid-19, décès COVID-19, épidémie, épidémiologie, pompes funèbres

26/03/2020

Mars 2020 marque définitivement un tournant majeur dans la gestion des pandémies en France et dans le monde. A déplorer, les morts, toujours, ces victimes d’un ennemi invisible. Depuis des mois voire des années, les services hospitaliers alertent la population française de leurs difficultés mais comme souvent, il suffit d’être touché par quelque chose pour s’y intéresser. Ainsi, quand à 20 heures les applaudissements retentissent par les fenêtres, c’est l’ensemble de ces questions latentes qui devraient résonner concernant le milieu hospitalier et les soins.

Ce qui est redouté : La mort. Mais si notre histoire récente a été marquée par des évènements tragiques (terrorisme, canicule), la gestion des corps est différentes actuellement. Aujourd’hui, le 26 Mars 2020, à l’heure où j’écris ces lignes, nombre de messages d’employés de soins palliatifs, de soignants, de médecins et surtout d’employés de pompes funèbres arrivent dans mes emails. Tout d’abord, je tiens à les remercier de me tenir informée de leur propre initiative de la situation de leur côté. Ainsi, je recense depuis maintenant une semaine, les témoignages de ces employés de l’ombre. Cet article se concentrera alors plus particulièrement sur les employés du milieu funéraire qui restent souvent les grands oubliés de cet épisode de pandémie malgré leurs difficultés pour avoir du matériel du protection.

La gestion des corps contaminés

En temps normal, selon l’endroit de décès et les circonstances, plusieurs corps de métiers se croisent et/ou travaillent ensemble pour mener à bien ledéfunt vers sa dernière demeure. Agent hospitalier, employé de pompes funèbres, thanatopracteur en cas de soin de ce type, tant de métiers concernés au final autour de la gestion d’un seul défunt. Mais également les conseillers funéraires qui seront en gestion de formalité et en gestion des familles souvent en grande souffrance. Un nombre d’étape régies par des lois (ici un guide juridique du ministère de l’intérieur) et qui sont appliquées par les employés et entreprises concernées.

Suite à l’entretien du corps en relation avec les lois, les usages religieux ou culturels et les souhaits de la famille, la mise en bière est l’étape suivante qui est obligatoire en France. Mais avant, les visites pour les veillées sont possibles si le corps est présentable et que les familles le souhaitent. La mise en bière se fera grâce à l’intervention des agents de pompes funèbres qui vont placer le corps dans le cercueil permettant éventuellement, suite son placement, un dernier au revoir à la famille avant la fermeture du cercueil et le scellé. Souvent, la mise en bière se fait sans les familles car c’est une manipulation du corps qui peut heurter. Puis le convoi mortuaire va permettre d’acheminer le corps au cimetière ou au crématorium et ainsi vont continuer à se dérouler les obsèques jusqu’à la fin de la cérémonie.

Depuis l’épidémie de Covid-19, et ce en amont des premiers morts et des pourcentages de létalité, la question de l’éventuelle gestion des corps se posait déjà en chuchotement dans le milieu en anticipation de ce qui pouvait se passer si le nombre de morts venait à augmenter.

En interne, ce sont des lettres d’informations qui vont circuler, modifiées ou complétées selon l’évolution de la situation et ce à destination des employés de pompes funèbres. Bien plus que des recommandations rédigées et imposées par les organismes, c’est surtout le HCSP, Haut Conseil de la Santé Publique qui va en temps et en heure rédiger et mettre à disposition des avis qui vont servir de base pour la gestion des défunts contaminés ou ayant une suspicion de contamination. Mais avant tout c’est le HCSP qui a été saisi par DGS (Direction Générale de la Santé) pour regrouper des experts afin de communiquer autour du virus et donner les recommandations.

Au 18 Février, voici ce qui était évoqué par le HCSP :

Ces consignes induisent un arrêt bien sûr, des pratiques en lien avec la thanatopraxie pour les corps suspectés ou avérés contaminés. En amont, je parlais d’exemples différents des épidémies avec l’exemple de la canicule. De très nombreux morts, des morgues et funérariums surchargés mais pas de menace comme pour une pandémie. La gestion est donc en lien avec la place et les espaces a contrario de la situation actuelle qui est inédite mais surtout demande de prendre des dispositions qui certes, ne sont pas uniques (appliquées de façon sporadiques selon les maladies comme la peste ou le choléra pour en citer quelques unes) mais qui demandent une logistique complexe et ce de façon simultanée. Ici, ce sont les faits. J’ai pu accéder aux différentes lettres d’informations de plusieurs pompes funèbres avec des conseils qui ne sont pas les mêmes d’une pompe à une autre.

De la théorie à la pratique de la gestion de défunts infectés

Comme je le disais précédemment, ce sont plusieurs employés que j’ai pu écouter et lire ces derniers jours lors d’échanges privés. Tout d’abord, face au manque de matériel pour les professionnels de santé, l’inquiétude de la pénurie de ces éléments touchait déjà les employés de pompes funèbres et ce avant l’appel du SPTIS (Syndicat Professionnel des Thanatopracteurs Indépendants et Salariés) pour la considération de la profession en lien avec la gestion des morts comme profession prioritaire pour l’acheminement de protections.

Ainsi, ce sont aussi des entreprises de petite taille de pompes funèbres qui sont face à des difficultés pour se procurer des masques ou encore du gel mais également des employés dans des structures plus larges. Comme dans tous les réseaux professionnels, la gestion est en grande partie dû aux dirigeants de chaque agence. Le risque de ne pas pouvoir équiper les salariés qui sont en lien direct avec les corps -mais aussi avec les familles qui viennent organiser les obsèques et éventuellement porteuses si le proche est mort du Covid-19 (ou porteur sain décédé pour une autre raison)- c’est de faire face à des droits de retraits. Droits de retraits totalement légitimes car mise en danger de la vie du salarié sans mise en place d’actions de protection décentes de la part de l’employeur – Art. L. 4131-1 Code du travail.

Les personnes avec qui j’ai échangé et qui ont évoqué le droit de retrait m’en parlaient uniquement si la situation devenait vraiment trop critique en termes de protections et d’accès à ces dernières. A l’heure actuelle, j’ai deux sons de cloches qui me parviennent.

Tout d’abord les pompes funèbres de ville. Ce sont les premiers employés qui se sont manifestés car ce sont les premiers qui ont eu à gérer les premiers corps Covid-19. Tenues intégrales, masques, gants et lunettes de protection sont portées comme j’ai pu voir sur diverses photos transmises à l’occasion. Mais cela n’exclue pas du tout les demandes de la part des employés d’avoir accès à des stocks de matériel car comme vous pouvez l’imaginer le besoin est important et ce multiplié par le nombre d’employés et de corps à traiter. J’ai donc reçu :

  • Plusieurs appels à don de matériel pour les pompes funèbres tout comme les hôpitaux
  • des recommandations sur la nécessité de rester chez soi pour endiguer l’épidémie (#restecheztoi)
  • mais aussi sur la nécessité de la part des familles touchées de comprendre que les règlementations ne sont pas faites pour leur déplaisir mais pour des raisons sanitaires et que votre chargé d’obsèques ne peut pas déroger aux règles sanitaires.

En revanche, un autre son de cloche que j’ai pu recevoir provient de personnes travaillant en zone plus rurale ou plus réduite que les grands centres urbains avec pour le moment pas nécessairement de vague d’affluence et donc pas vraiment de confrontation avec le problème. Toutefois, ils sont également concernés par le manque flagrant ou possible de protections et de gels pour tous les salariés. Il faut comprendre que, bien que les pompes funèbres aient du matériel de protection, une pandémie signifie que ces stocks sont épuisés bien plus vite qu’en moyenne. Tout comme en milieu médical. Il est probable que les zones rurales plus touchées comme l’Est n’aient pas les mêmes réactions que les zones rurales non touchées, mais je n’ai pas eu de retour de professionnels de cette région pour le moment.

Mais pour que les pompes funèbres soient prioritaires sur l’accès au matériel de protection et reçoivent des stocks, ce sont les préfectures concernées qui vont devoir œuvrer pour la mise en place de ces possibilités et des facilités. Ce qui semble être le cas ou du moins en discussion pour certaines actuellement mais pas pour toutes. D’ailleurs, certaines demandent aux employés et franchisés de contacter directement les ARS (Agences Régionales de Santé)… C’est le Titanic qui coule et l’orchestre qui continue à jouer sans capitaine.

Quelques jours plus tôt, je relayais cet appel suite à la demande d’un contact.

Mars 2019

Gestion des corps avec le Covid-19

Au fur et à mesure que les avis du HCSP ont changé et par conséquent les applications au sein des pompes funèbres, ce sont des moments de flottement intenses qui ont eu lieu et en particulier lors de la semaine du 9 au 15 Mars avec différents sont de cloches et mises en applications diverses selon les pompes funèbres et les directions. Néanmoins, les traitements similaires à des maladies autres et contagieuses comme précisé en amont dans cet article ont été en principe appliqués. En interne des pompes funèbres, de nombreuses questions des employés attendaient des réponses petit à petit tant du gouvernement que des préfectures et des mairies trahissant un réel manque d’organisation en amont de l’Etat sur les questions en lien avec les épidémies, les pandémies et les gestions des corps.

C’est donc à tâtons que les directeurs communiquaient tant sur la possibilité de visites encore en chambres funéraires mais aussi de l’importance d’appliquer la distanciation et les gestes barrières. A la lecture des diverses recommandations, je constate que le flou est présent et parfois les réponses se contredisent mais cela s’explique tant par rapport aux lois (exemple, chambre funéraire qui est un service public essentiel à la vie de la Nation) mais aussi par rapport au fait que le virus étant sujet à des informations floues au compte goutte, difficile d’anticiper ses effets sur le corps mort et les risques encourus. Le 13 et 14 Mars j’alertais sur la nécessité de protéger les employés des pompes funèbres en leur permettant un accès aux protections non pas en psychose mais bien en prévention car la thanatologie et la médecine nous ont bien montré qu’un corps même mort peut toujours être un vecteur. Tant que le contraire n’est pas avéré, des mesures de protection concrètes et urgentes sont donc nécessaires pour ceux qui traitent les corps morts et pas uniquement lors des phases de traitement et/ou de soins palliatifs.

Idem, toutes les règlementations face à l’urgence se heurtent aux lois et au droit ainsi qu’aux éventuelles dérogations préfectorales ce qui explique le délais pour obtenir des réponses claires et applicables de la part du HCSP et ce dans le respect des lois en vigueur dans le pays.

Ce qui a été déterminé (en cas de mort en milieu hospitalier ou EHPAD ou encore à domicile avec constatation médicale et case cochée en lien avec le Covid-19 sur le certificat de décès) c’est que le défunt est équipé de son bracelet d’identification et placé dans une housse qui ne doit pas être ouverte à nouveau. En cas d’urgence ou de risque sanitaire, le maire peut alors décider d’une mise en bière immédiate avec fermeture du cercueil.

Au 26 Mars 2020, les malades du Covid-19 doivent donc être déplacés en housse et mis en bière immédiatement ce qui induit qu’aucun déplacement ne doit avoir lieu entre le moment du décès, le placement en housse et la mise en bière. Pour autant, des assouplissements ont l’air d’avoir lieu à propos des déplacements et des présentations de corps au fur et à mesure que je lis les consignes et leur évolution. Ainsi également, nous passons d’une interdiction complète de voir le corps pour les familles à la restriction à une voire deux personnes ayant accès quelques minutes au corps grâce à une ouverture de quelques centimètres au niveau du visage (HCSP ou PF?).

Dernier point qui a fait débat, le retrait des pacemakers (stimulateurs cardiaques) qui doivent être retirés des corps dans tous les cas (obligatoirement que ce soit inhumation ou crémation). Ce qui posait le problème de l’intervention des thanatopracteurs dans ce cadre malgré l’interdiction de soins. Ce point est toujours flou mais semble avoir lui aussi des assouplissements pour pouvoir retirer le matériel et mener à bien les obsèques en adéquation avec la loi tout en étant adapté à la situation sanitaire.

Tous ces points cités peuvent bien sûr changer au fur et à mesure et selon l’évolution de la pandémie. Il ne tient qu’à vous de ne pas sortir de chez vous. Mais ce retour en arrière en termes de conditions sanitaires pour la gestion des corps de la part du HCSP reste étonnant et provoque la colère de bien des employés concernés.

Ne pas voir le corps, ne pas faire le deuil ?

Si l’une des autres angoisses des personnes travaillant auprès des endeuillés et des futures familles concernées, c’est bien la gestion psychologique et émotionnelle de personnes qui ne verront pas le corps et ce pour respecter les règles d’hygiène et la distanciation sociale. Car les cérémonies peuvent se voir limitées en termes de participants et demandent d’appliquer la distanciation sociale.

Voir le corps c’est dans le deuil une façon de marquer le temps et d’être en réalité avec cette mort qui fait souvent face à un déni (ce qui est naturel). Chaque personne étant différente, chaque deuil le sera aussi selon les individus. Néanmoins, la vision du corps s’intègre dans un processus d’identification de la douleur en cours ou à venir mais permet aussi de casser une éventuelle mise en scène fictive où l’endeuillé peut imaginer des choses diverses (projection sur l’état du corps, sur la bonne présence de ce dernier dans le cercueil etc). Ainsi, voir ou non le corps est un choix personnel à chacun sans obligation, mais pour beaucoup, la vision de ce dernier intervient directement dans le travail de deuil à venir. Il est donc très difficile d’imposer des quota de personnes au sein d’une même famille ou entourage car chacun souhaite faire son deuil et également dire un dernier au revoir, ce qui ne sera pas possible lors de cette pandémie, du moins pas correctement. Il n’est donc pas à exclure que des aides tant en terme d’écoute que de soutien soient à envisager pour les personnes touchées par une mort Covid-19 dans leur entourage comme cela peut se faire lorsqu’un deuil est difficile suite à une non présentation de corps (corps accidenté, abîmé ou encore sous forme osseuse).

A cela, peut être que l’avenir permettrait éventuellement de développer des moyens pour soulager le deuil en cas de non présence (photographie, film, live à destination des familles) pour permettre un deuil même en situation complexe et sanitairement délicate.

Le mot de la fin

Voilà pour les choses à l’heure actuelle. Pour ma part, je ne change pas de position quant à la nécessité de fournir en urgence les travailleurs des morts en termes de protection. Idem, je pense que ce genre de situations qui vont mener à un nombre de mort difficile à anticiper s’inscrit dans l’idée qu’il faut absolument enlever le tabou de la mort dans notre société pour mieux affronter ce type de problèmes. Actuellement, ne pas fournir de matériel ou d’attention aux personnes du secteur du funéraire c’est prendre le risque d’un nouveau scandale sanitaire à l’échelle nationale !

Enfin, je déplore que les autres ‘vulgarisateurs grands public’ du domaine funéraire n’aient pas relayé d’appels ou d’alertes en lien avec la situation actuelle compte tenu de leur attrait pour le sujet (enfin, j’imagine qu’il intéresse quand il rapporte et quand ça ne tâche pas trop).

Pour finir, je rappelle que je mets à disposition mon aide pour les pompes funèbres indépendantes ou les employés qui ont besoin de matériel de m’envoyer un email à lebizarreum@gmail.com avec ce dont vous avez besoin et où vous vous trouvez et si vous avez déjà fait des démarches pour voir si je peux organiser quelque chose via Twitter grâce à la solidarité.

D’habitude j’invite les gens à me laisser un tip sur Utip ou Patreon pour me soutenir. Mais le mieux c’est de partager cet article, de vous laver les mains et de ne pas sortir.

Merci à vous et à bientôt pour des mises à jour.

Le 15 Mars je sortais cette vidéo pour répondre à vos primo questions :


Pour que Le Bizarreum puisse continuer à vivre de façon indépendante et régulière, à votre bon coeur pour me soutenir ! Pour cela trois plateformes :

Utip : https://utip.io/lebizarreum
Tipee : https://fr.tipeee.com/lebizarreum
Patreon (pour les anglophones) : https://www.patreon.com/Lebizarreum

Merci à vous



2 commentaires

  1. Merci madame pour ce point de situation qui alerte sur la situation de cette profession oubliée mais qui est en première ligne, comme tous les soignants et ceux qui assurent les services de première nécessité pour que le pays tienne encore. Je pense aux magasins alimentaires, aux éboueurs, aux policiers, aux agents Enedis et des sociétés de télécom qui assurent l’entretien quotidien des réseaux et nous permettent ainsi d’utiliser internet. Qui supporteraient le confinement sans tout le dévouement de ces personnes ? J’en oublie bien sûr mais comme vous le dîtes si bien dans votre premier paragraphe, ceux qui alertent sont souvent ignorés, voire méprisés ou réprimés jusqu’au jour ou d’un seul coup nous sommes bien content qu’ils soient là et deviennent des héros… et après ? J’espère que nous en tirerons les leçons.

    Quand je sais que des infirmières ont des petits mots anonymes sur leur porte en rentrant de leur garde pour leur demander de déménager parce qu’elles sont “dangereuses”, que leurs véhicules sont pris pour cibles, dégradés, brûlés, que l’hôpital Lariboisière dois payer des agents de sécurité pour que leurs personnels puissent rejoindre les transports en commun ou leur domicile sans se faire agresser… je me demande si nous saurons vraiment nous montrer dignes de tous leurs sacrifices. J’espère me tromper.

    En attendant, encore merci de porter l’attention sur les employés des pompes funèbres et il est tout à votre honneur de leur proposer une aide et solidarité concrète.

    Je vais essayer de partager le plus possible cet article, et aussi ne pas sortir et de me laver les mains, en espérant que vous aussi faîtes attention.

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