Complément de vidéo : Anatomie et vol de défunts

Cet article est un complément de la vidéo : Anatomie et vol de défunts où plusieurs thématiques sont abordées pour une vision vulgarisée d’un phénomène très étiqueté XVIIIe et XIXe mais qui s’avère plus ancien et plus complexe.

Le body snatching effectué par ce que l’on appelle en anglais body snatchers ou ressurectonists (resurrectionnistes en français) correspond au vol et au recel de cadavres, acte toujours puni à l’heure actuelle dans le monde pour des raisons éthiques en lien avec l’intégrité du défunt. Le terme anglais est très répandu car le phénomène a pris beaucoup d’ampleur aux siècles cités ci-dessus et en particulier dans le monde anglo-saxon qui offre beaucoup d’archives écrites sur le sujet en lien avec les procès et les arrestations. De plus comme précisé dans la vidéo on a énormément de superstitions en lien avec la mort à ces époques. Mais le point important de cette vidéo n’est pas tant de parler de ces voleurs même si leurs actes sont liés à l’évolution de l’étude de l’Anatomie, mais de parler de la dissection à travers les siècles.  On a donc des manipulations de personnes décédées qui vont évoluer différemment dans le monde. Bien que l’on parle très souvent de l’étude de l’anatomie de façon centrée sur l’Europe, on a bien des études qui sont faites dans d’autres parties du monde avec une curiosité similaire, une volonté de soigner mais également des interdits d’ordre sociaux ou religieux pouvant mettre des freins à la dissection.

Néanmoins, l’idée globale et acceptée (pourtant fausse) d’un interdit de la dissection débutant au Moyen Âge est une erreur. Il faut remonter bien plus loin pour voir émerger des pour et des anti dissection et cela était déjà visible dans le monde grec antique. L’histoire de la médecine antique va s’avérer très complexe et ce peu importe le lieu ou la culture dans laquelle elle évolue. En remise en contexte, la médecine et sa pratique va opposer plusieurs écoles de pensées et donc de mise en application. Les historiens ont des difficultés à déterminer quand et où mais surtout par qui les premières dissections à des fins médicales ont été faites. La vision du sang qui coule et du mort détermine la relation que l’on a avec l’idée d’ouvrir un corps selon les époques. Étant donné que les historiens ne sont pas fixés sur la question de la datation (bien que l’on parle aussi du traité d’anatomie animale de Dioclès de Carystos IVe avant JC et surnommé le Nouvel Hippocrate), je vais reprendre à partir des dynasties lagides (ptolémaïques 323 av JC) qui ont permis une amélioration significative de la pratique de la dissection.
Ainsi,  des dissections courantes à Alexandrie au IIIe siècle avant J-C faites par Hérophile ou encore Érasistrate. Ces deux grands anatomistes s’opposaient déjà des interdits éthiques et sociaux en lien avec leur vision de la pratique de la médecine et de la compréhension du corps par la dissection. Celse précisera dans un de ses écrits que Hérophile et Érasistrate avaient pour habitude de disséquer des corps de condamnés donnés par les dirigeants de leur époque afin de procéder à leurs tests et études. Là où ça se complique, c’est qu’à l’image des philosophes antiques, les médecins se faisaient également la guerre entre eux de façon constante, de façon idéologique mais aussi pratique. Tous ces travaux étant de façon extrêmement récurrente comparés avec ce que Hippocrate (460-377 av JC), le nom le plus connu que la médecine antique a laissé aux générations suivantes. Les travaux de Galien sont sujets à des interrogations à propos de la dissection également mais remis en question quelques siècles plus tard.
De plus, il ne faut pas oublier que les bibliothèques elles-même se faisaient concurrence (Alexandrie vs Pergame par exemple) et les générations suivantes de médecins antiques tentaient également de savoir si les écrits légués par les figures anciennes de la discipline étaient authentiques ou bien l’œuvre d’autres médecins sous appellation d’un nom de renommé. Tant de questions que les historiens actuels tentent également de comprendre. Pour en revenir à Hérophile et Érasistrate, nos deux adeptes de l’étude et de la compréhension par la dissection, leur mort signera un certain déclin de la pratique. Parfois ils pratiquaient aussi la vivisection, c’est-à-dire sur des vivants et cela va être très décrié à leur époque et après leur mort par certains philosophes comme Tertullien. Néanmoins, toutes leurs dissections ont apporté de grandes découvertes : On observe les ovaires chez les femmes (même si ils les rattachent à quelque chose de similaire aux testicules) mais aussi les trompes de Fallope par Hérophile. Érasistrate lui constatera que le cerceau possède des hémisphères, que les nerfs sont affiliés au système nerveux. Ces deux savants ont fait énormément pour la médecine et l’anatomie et restent à mon sens très peu connus du grand public. Mais de façon plus large, la notion de dissection est elle-même très débattue dans l’Antiquité, le mot utilisé également. Il faudrait une vie, si ce n’est plus pour bien expliquer la complexité de l’histoire de la médecine antique.

Plusieurs historiens estiment que la fin de la dissection sur humains s’est produite au moment de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. L’Égypte antique possédait déjà un savoir-faire non négligeable en lien avec l’ouverture du corps, ne serait-ce que pour l’embaumement pratiqué depuis plusieurs siècles. L’ouverture du corps va s’opposer aux interdits sociaux, éthiques, religieux mais va aussi tout simplement subir un changement en lien avec la pratique de la médecine. Ces freins sont déjà visibles à l’époque romaine puisque André Vésale au XVIe siècle comprendra en reprenant les travaux de Galien que les dissections que ce dernier avait faites étaient du domaine de l’anatomie comparées et donc faussées puisqu’il avait disséqué des singes et transposés ses observations à l’homme. Un fait qui se comprend car le droit romain n’autorisait pas la dissection à l’époque de Galien. Tout cet ensemble d’interdits va continuer à s’étendre et la pratique de la médecine sans la dissection sera une normalité jusqu’au XIVe siècle. Pour autant, l’étude du corps et l’anatomie ne peuvent être associée uniquement à l’Occident. Pendant que les choses faiblissaient petit à petit en Europe, la médecine continuait à progresser chez les Byzantins mais également dans tous les autres endroits du monde, en Asie, Orient. Chez les populations pré-colombiennes et africaines, une pratique de la médecine est très présente mais la pratique de la dissection à des fins didactiques n’est pas attestée. Néanmoins la médecine se pratiquait, l’odontologie et la question de la santé était centrale dans ces sociétés.   On ne peut donc pas limiter le rayonnement de la médecine par le prisme ethnocentré mais bien prendre en compte une volonté de pratiquer  la médecine distincte de l’ethnomédecine. Bien sûr, les pratiques vont s’affiner, se modifier avec les 3 religions monothéistes apportant indications et recommandations sur l’hygiène. Pour autant, ces siècles considérés comme obscurs et anti médecine ne sont en réalité pas si sombres que ce qui est souvent raconté. Comme je le précisais, la médecine va progresser et se pratiquer différemment selon la religion ou encore la culture, ce qui ne veut pas dire qu’elle est interdite (à différencier la médecine de la magie, parfois ces deux notions étaient confondues durant la fin de l’Antiquité et le Haut Moyen Âge et étaient alors à la source de craintes). En recontextualisant, on a donc toujours des médecins ou plutôt des détenteurs d’un savoir théorique et pratique chez les clercs puisqu’ils possédaient un savoir supérieur aux autres en termes de connaissance et la médecine en faisait partie. Dans ces sociétés prenant en compte en occident les traités hippocratiques, la dissection n’est en effet pas à l’ordre du jour. En parallèle que tous ces siècles d’ajustement, il faut aussi prendre en compte la naissance des universités et leur propre histoire.

Point universitaire

Le mot université sera défini comme tel dans Histoire des Université par Christophe Charle (2007) comme suit : Si l’on accepte de donner au mot université le sens relativement précis de « communauté (plus ou moins) autonome de maîtres et d’étudiants réunis pour assurer à un niveau supérieur l’enseignement d’un certain nombre de disciplines »

Compte tenu de cette définition par l’auteur, ce dernier va se référer au XIIIe siècle bien qu’aux siècles précédent on parlera pour le XIe et XIIe de studium generale. Au XIIIe, on assistera à la diffusion de savoir divers comme la théologie ou encore les mathématiques et la philosophie via les universités. Néanmoins dans le cas de la médecine, on ne peut omettre de parler de l’université de Salerne en Italie qui va être la première à enseigner la médecine et ayant eu un rayonnement très important de sa fondation (sous forme d’école) au IXe à son apogée au XIe et XIIe et son déclin au XIIIe. La parenthèse est donc importante dans l’histoire des universités en ciblant très spécifiquement le savoir médical. La divulgation de la médecine antique, arabe, byzantine en Occident se fait en grande partie grâce à l’enseignement de Salerne et son succès grandissant, et juridiquement parlant elle sera considérée comme Université au XIIIe. Ce cas est un cas particulier car l’université répond à des lois strictes et le terme lui même est soumis à un statut précis répondant donc à un statut juridique. Salerne étant au centre d’influences culturelles nombreuses, l’étude de la médecine est alors à l’image de cette société de l’époque. La réputation des médecins sortis de l’Université de Salerne est assez connue dans l’histoire et on les retrouve auprès de nombreuses têtes couronnées. La proximité avec les moines copistes du Mont Cassin dont le monastère était doté d’un hôpital et d’un scriptorium contenant des textes de médecine antique a été une aubaine pour l’université en question.  C’est ainsi qu’en parallèle de Salerne et aux siècles suivants de nouvelles universités vont naitre comme à Bologne, Paris, Montpellier, Padoue et vont démocratiser certains enseignements et faire revenir petit à petit la dissection humaine. Pour ces périodes là il est donc très difficile de dissocier religion et médecine sachant que cette dernière se retrouve chez les clercs et les moines de façon récurrentes. Plus les ajustements sont faits pour réguler les pratiques et plus l’enseignement évolue. C’est en cela qu’on ne peut pas dire de façon stricte et concise que l’église interdisait les dissections. Cela est un ensemble d’éléments plus complexe.

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En parallèle, une pratique funéraire ne va pas aider la pratique de la dissection. Pour rappel, l’église chrétienne donne beaucoup d’importance à la résurrection des corps et donc à la préservation de leur intégrité, les pratiques ci-dessous et les interdits qui vont y être liés peuvent aussi aider à faire comprendre les réticences de la dissections au Moyen Âge :

  • Le Mos Teutonicus et le dilaceratio corporis : Pratiques médiévales très utiles lors de rapatriements de corps qui consistent à excarner, découper, éviscérer et faire bouillir le corps et ainsi conserver des éléments de ce dernier en vue d’une restitution à la famille. On procède alors au dilaceratio corporis, la division du corps. On utilise ces procédés à la place de l’embaumement dans certains cas. Néanmoins, ces pratiques permettaient pour les personnages importants de multiplier les funérailles selon le nombre d’éléments ramenés à bon port.

Le réel problème est donc le démembrement du corps, problème qui pourtant se retrouve dans la constitution de reliques religieuses également. Une vaste problématique sur laquelle les historiens continuent à travailler. Néanmoins l’église pouvait participer à des dissections en regardant ou bien recommander l’ordonnance de celles-ci lorsqu’il a fallu découvrir des remèdes pour des maladies importantes et méconnues. Il y a donc un cadre autour de l’ouverture d’un humain et pas un interdit.

Retour à la dissection

220px-Squelette_VésaleC’est surtout le XVIe siècle qui va marquer le renouveau dans la pratique de la médecine, l’étude et on ne peut pas parler de la renaissance de l’Anatomie sans parler du bruxellois André Vésale. On le voit furtivement dans la vidéo mais il mériterait une séquence entière. Issu d’une famille de médecins royaux, il est donc tout à fait désigné à reprendre le flambeau et sera considéré comme le père de l’anatomie moderne. Durant son cursus, il va s’inscrire à l’Université de Paris où les enseignants divulguent un savoir helléniste et basé sur les textes de Galien redécouverts. A cause des évènements politiques, il quitte la France (alors que ses talents étaient fortement reconnus), va à Louvain et s’en va terminer ses études et soutenir sa thèse à l’Université de Padoue où il sera nommé à la tête du cours pratique d’anatomie. En 1537, il pratique sa première dissection en public (les dissections drainent beaucoup de visiteurs lorsqu’elles sont ouvertes à tous) et suite à cela, il produit six planches anatomiques (Tabulæ anatomicæ sex, œuvres majeures) qu’il fera envoyer au premier médecin de l’empereur de Naples. Comme tout grand génie, Vésale s’est fait copier ses planches qui ont été dupliquées un peu partout en l’espace de 10 ans et sans son accord, chose pour laquelle il râla à l’écrit en 1543. De plus, à force de pratiquer des dissections, il réalise que les travaux de Galien et les descriptions de dissection et d’observations mentionnées correspondaient à la dissection de singes magot et non d’humains (rappelez vous, dissection interdite à Rome). A la fin de sa vie, il devint à son tour médecin des grands, comme ses ancêtres avant lui. Sa fin s’avéra tragique. Alors qu’il revenait d’un pèlerinage en Terre Sainte, son bateau s’échoue sur les côtes de Zakynthos et il meurt à 49 ans du Typhus. La légende veut qu’il ait été si misérable qu’un bienfaiteur finança alors ses obsèques et sa tombe. Bien sûr, d’autres grands anatomistes lui on succédé se basant sur son œuvre et ses écrits pour produire leurs travaux et faire avancer l’anatomie et l’observation du corps. La vraie révolution de la dissection didactique se fera alors à la Renaissance. Les artistes et les anatomistes vont travailler ensemble et créer des pièces majeures tant pour la médecine que pour l’histoire de l’art. Le courant de l’anatomie artistique sera alors largement alimenté par des personnes très talentueuses. Double avantage : Les artistes peuvent participer aux dissections et donc apprendre au mieux le corps humain et les anatomistes ont des planches ou autres créations afin d’étoffer leurs travaux et leurs découvertes. Bien sûr, de façon antérieure, Léonard de Vinci proposait déjà des dessins anatomiques de toute beauté, sans oublier les planches citées précédemment pour l’oeuvre de Vésale et attribuées à Jan Van Calcar. Les cours de dessins anatomiques vont intégrer petit à petit les lieux d’enseignement de l’art. Planches, céroplasties, écorchés, papier mâché vont naitre et devenir à nos yeux contemporains de fabuleux objets à protéger et à conserver . A l’occasion je ferai un article sur ce point. L’étude de l’anatomie va continuer en même temps que l’évolution des outils et techniques, le XVIIe va être un tournant avec l’arrivée du microscope qui va aider à travailler différemment. La dissection s’inscrit dans les cours de médecine et s’avère être un formidable moyen pour les étudiants d’apprendre le corps humain en trois dimensions. Si ce sujet vous intéresse n’hésitez pas à me dire en commentaire.

L’approvisionnement en corps.

Autre question majeure de la vidéo : le vol de corps. La chose qui change rarement dans le don de cadavre à des fins de dissection est bien le cas des condamnés à mort. Rebus de la société, ils ne sont plus considérés comme des humains méritant le respect du moment qu’ils sont condamnés à la potence. Il y a un double intérêt d’ailleurs à donner un corps de criminel aux anatomistes lors des dissections publiques dans l’histoire : quoi de plus humiliant pour la famille du mis à mort que de voir le corps de son proche disséqué face à un public mi enthousiaste, mi dégouté et faisant face à des questions éthiques et morales?

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Ticket d’entrée pour une dissection publique au Danemark au XVIIe siècle.

vésale et gemma anatomieCelui qui n’est alors par considéré comme une grande perte pour la société sert alors aux anatomistes. Malheureusement, les condamnés à mort et les quelques corps donnés gracieusement pour les dissections ne suffisent pas ! La gravure ci-contre représente Vésale et son ami Gemma en train de voler les corps des suppliciés encore suspendus à leur corde. On va aussi avoir des contraintes de saison pour ce qui est de la pratique de la dissection. Un corps se décomposant rapidement avec la chaleur et étant alors inutile et pestilentiel pour la dissection, les dissections pouvaient se faire dans des théâtres anatomiques démontables utilisés en Hiver comme à Montpellier ou à Leyde. Car le théâtre anatomique est le lieu majeur de ces dissections en plein essor, c’est un moyen de bien travailler, d’avoir le public et les étudiants pour découvrir ces séances. L’histoire, la conception et l’architecture mais également la décoration des théâtres anatomiques est un domaine d’étude à part entière mélangeant technicité en lien avec la dissection, acoustique et lumière pour un confort d’observation ainsi que décors rappelant les grands médecins antiques ou encore des références au memento mori. Il faut imaginer également que l’idée de voler un corps se fait déjà par de potentiels réseaux (bien plus performants au XVIIIe et XIXe). L’organisation des cimetières n’est pas du tout la même que ce que nous avons actuellement, l’inhumation en caveau individuelle obligatoire est arrivée tardivement en France par exemple dés 1776 ce qui va aussi modifier les façons d’inhumer et les contenants de défunts. Les archives françaises sur les procès ou tout simplement l’évocation de vols de défunts restent minoritaires en comparaison avec les sources du Royaume-Uni ou encore des États-Unis et du Canada. Comme expliqué dans la vidéo, un corps mort il y a peu est bien plus intéressant dans ce cadre spécifique de vol de cadavre. Comme expliqué également, Burke and Hare  immortalisés à foison au cinéma ont clairement donné des visages à un phénomène très effrayant pour les populations. Ici, ce sont les cas les plus graves à cause des décès provoqués par ce type de bodysnatchers, mais le deal de défunt se faisait autant à la sortie des hospices, des prisons forcément, des orphelinats et maisons de pauvres. Malheureusement la pauvreté était aussi synonyme de vol de corps plus facile…phénomène toujours visible dans le cadre des trafics d’être humains et d’organes ainsi que tout tissu humain à l’heure actuelle. On a donc cette économie lucrative à destination des anatomistes universitaires. Ces choses se savaient, certains anatomistes de ces époque e ont échappé à des lynchages, la dissection publique devient de plus en plus fermée et à destination des étudiants en médecine car elle reste aussi décriée dans l’opinion publique.

Pour les États-Unis, un grand fond de photos d’archive des universités de médecine sont collectées par des privés et des instituts publics. Avec la naissance de la photographie au XIXe, la traditionnelle photo de dissection à l’université se trouve alors immortalisée. C’est un risque car la dissection n’est pas autorisée sur place (les médecins se battent encore plus qu’en Europe pour faire valoir ces droits). Néanmoins, on sait de par l’archéologie près des universités américaines proposant médecine au XIXe et XXe, que l’utilisation massive de corps a été bien plus importante que ce que ces photos laissent imaginer. Aux États-Unis, l’étude des ossements retrouvés se confronte à une autre problématique : Celui de l’utilisation de corps issus de population afro-américaines lors de la période esclavagiste (qui se termine en 1865) mais aussi pendant la période ségrégationniste (établie en 1875) . Bien que les chiffres ne soient pas avérés car il faudrait déjà savoir combien de personnes au totale se sont retrouvées disséquées dans les universités américaines, les collectionneurs de photos de dissections dans les universités américaines s’accordent à dire qu’ils observent une forte proportion de corps afro-américains sur les tables de dissection et sur les photos. Ce point est rarement abordé à l’heure actuelle, mais il me semble important de le mentionner car cela reflète aussi beaucoup de problématiques en lien avec le statut social des individus qui auront leur corps volé au XIXe siècle faute de pouvoir les protéger. Il faudrait une analyse complète des ossements retrouvés dans les charniers près des universités pour pouvoir établir si les typologies ostéologiques des personnes et avoir un aperçu plus clair sur un échantillonnage de la proportion d’individus afro-américains et d’individus euro-américains. Pour autant, les universités proposant des cursus de médecine à destination des étudiants afro-américains au XIXe pratiquaient la dissection également : corps noir ou corps blanc, nous ne savons pas si une distinction était faite par ces étudiants au statut particulier et à une époque de forte tensions.

En parallèle, les plus aisés vont donc investir dans la protection des corps des défunts : diverses gammes de cercueils en plomb ou en fonte, cercueil gigogne, remblai plus imposant dans la fosse, mortsafe (cage en métal visible surtout en Écosse et parfois surmontée d’un bloc de pierre) ou encore caveaux élaborés avec une sécurité supplémentaire. Les bodysnatchers s’avèrent plus dangereux que prévu puisque de nombreux journaux de la seconde moitié du XIXe abordent les problèmes de violence lorsque les habitants se réunissaient pour tenter de surveiller les cimetières (fait qui existe toujours dans le monde dans les pays en proie au pillage de tombes). Les gardiens sont alors recrutés et armés pour défendre les cimetières. En Écosse, une tour d’observation permettant d’entreposer plusieurs cercueils en attendant l’inhumation a elle-même été payée par l’argent public et est toujours visible. C’est donc un vrai problème et une angoisse pour les populations que de voir le corps de ses proches volés. Le bodysnatching massif va s’arrêter pour plusieurs raisons :

  • Au Royaume-Uni, il faut attendre 1832 et l’Anatomy Act qui permet de répondre aux besoins en corps des anatomistes et face à la pression du peuple face aux vols et aux trafics. On autorise alors l’utilisation de corps non réclamés pour la dissection.
  • Pour autant, des personnes contre la dissection humaine continuèrent après l’adoption de l’act à protester et parfois à vandaliser les lieux de dissection (Théâtre anatomique de Cambridge en 1833).
  • Les populations réalisent également le problème d’hygiène et de propagation de maladies (tuberculose ou autre) supposée et avérée à cause du vol de cadavres.

Aux États-Unis, tout est plus long et en particulier à cause des lois qui diffèrent d’un état à un autre. Le premier act aura lieu en 1883 : Pennsylvania Anatomy Act of 1883. C’est tellement long qu’en 1919, 39 états n’ont toujours pas de loi dédiée autorisant la dissections dans les universités.. Un chemin qui a été long et semé d’embuches dans ce pays également.

Aujourd’hui la dissection connait de nouvelles problématiques : Passage obligé des étudiants? Remplacement des corps par des modèles numériques sophistiqués pour permettre un apprentissage plus simple et résolument moderne? La dissection a toujours passionné au fond le grand public comme à l’époque où elles étaient publiques. On retrouve aisément sur internet le show qui avait été proposé à une époque par le fameux Gunther Von Hagens sur des vrais corps appelé Anatomy for beginners (attention, les vidéos ne sont pas soft ni adaptée à tous les publics). Vous connaissez très certainement l’œuvre de cet anatomiste qui a été très décrié pour ses méthodes de plastination exposée lors de l’évènement Body worlds et qui est régulièrement au cœur des débats quant à l’intégrité des corps qui sont utilisés lors du procédé. Il me faudrait bien plus que ces quelques lignes pour expliquer minutieusement les tenants et aboutissants de l’histoire de la dissection et de l’anatomie.

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Sources vidéo et article :

Vésale, médecin de Charles Quint, Thierry Appleboom, Coraline Baligant, Hélène Bruyère Collection musée de la médecine MEO
Revue belge de phililogie et de médecine, controverses antiques autour de la dissection et de la vivisection, Simon Byl 1997
Histoire des universités, Christophe Charles, PUF 2007
Études sur la mort, revue de la société de thanatologie : 2014, religion et mort
Human cadaveric dissection : a historical account from ancient Greece to the modern era, Sanjib Kumar Gosh, US national library of medicine, National institute of health 2015
Regard de l’anatomiste : dissections et invention du corps en Occident, Rafael Mandressi 2003 Seuil
Pathology in practice : Diseases and dissections in Early Modern Europe, 2017 Silvia de Renzi, Marco Bresadola, Maria conforti
Dissection : photographs of a rite of passage in american medicine 1880-1930, 2009 John Harley Warner
How graves robber an medical students helped dehumenized 19th century blacks and poor, Kristina Killgrove 2015
“Resurrection Men” in Dallas: The Illegal Use of Black Bodies as Medical Cadavers (1900—1907) James M. Davidson International Journal of Historical Archaeology, Vol. 11, No. 3 (September 2007), pp. 193-220 Springer
In need of cadavers, 19th century Medical students Raided Baltimore’s graves, 2018, Smithsonian
Photographic times and american photographer Volume 12 J. Traill Taylor, Editor 1882, Pennsylvania
Tyrone daily herald 24 January 1891 Maryland
Gros travail d’archives françaises (Gallica) et américaines = coupures de presse (environ 75).
Serial killers and resurrectionist of nineteen century Edinburgh R Michael Gordon 2009

 

 

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