Les ossuaires orthodoxes : petit tour en Crète.

Ossuaires

Il y a bien longtemps maintenant que je n’ai pas publié sur ce cher Bizarreum ! Entre quelques obligations professionnelles, de beaux projets littéraires et de recherches, j’avais envie de vous emmener au sein d’ossuaires. Je ne compte plus ceux que j’ai pu visiter liés au culte catholique, que ce soit en Suisse, en Italie, au Portugal ou encore en France. Aujourd’hui, je vous emmène au sein d’ossuaires liés aux moines orthodoxes. Si ceux visités sont plutôt en Crète, il me semblait intéressant d’aborder ce sujet pour une petite escapade textuelle sous le soleil de cette région. Bien entendu, il serait très long de pouvoir entrer dans tous les détails de la pratique, l’idée de cet article est de vous permettre d’en apprendre davantage sur les ossuaires dans les contextes monastiques orthodoxes, et la gestion de l’espace funéraire dans des zones complexes comme dans des régions insulaires. 

Mon premier lien avec la communauté orthodoxe remonte à ma troisième année d’université. Je devais mener mon premier terrain de recherche lors de cette fin de licence. J’avais l’opportunité de travailler, et de rester avec la communauté moldave orthodoxe de ma ville. Cette expérience a été l’occasion de découvrir certains rites, mais aussi de découvrir la liturgie. Depuis, j’ai gardé un intérêt accru pour tout ce qui touche également à l’art byzantin, et mon voyage en  Crète était l’occasion de pouvoir observer de mes propres yeux la pratique de la conservation des ossements en milieu monastique orthodoxe. 

Ces ossuaires, on les retrouve sous le terme de “Osteokilakio” en grec, et lorsque l’on visite des monastères, même ceux qui sont encore en activité, il est possible d’entrer dans les salles dédiées à la conservation des os longs et des crânes des moines du passé. Certains crânes peuvent être inscrits du nom ou de la fonction du défunt, ce qui apporte des informations complémentaires sur ce dernier. Pour autant, si l’on s’intéresse aux ossuaires de ce type, il est pertinent dans ce cas précis de réfléchir à deux éléments importants : la vie en communauté dans un espace restreint, mais aussi à la qualité des sols. En dehors des aspects spirituels, ce sont des bases importantes pour comprendre la logique des ossuaires pour les moines. 

Ossuaire Crète
Ossuaire en Crète - Avril 2026 - Photo personnelle

Le cas du Mont Athos

 

Lorsque l’on évoque la vie monastique en Grèce, impossible de ne pas penser au cas du Mont Athos. N’importe quelle promenade dans un magasin religieux de Crète ou de Grèce y fait référence. Et du point de vue funéraire et mortuaire, c’est un exemple intéressant pour comprendre la pratique de récupération des ossements. Les vingt monastères qui se trouvent au nord de la Grèce sur la montagne sacrée, abritent plusieurs milliers de moines issus de divers horizons. Depuis plus de 1000 ans, la vie s’organise dans cet espace réduit et accidenté. Et si l’on regarde la géographie de cette zone, on comprend rapidement que la gestion des vivants est une chose, mais celle des morts encore plus. En effet, l’espace étant limité, et religieusement consacré, la gestion des moines morts a été une question importante dès le début de l’implantation de ces communautés. 

Mont Athos
Vue du Mont Athos - Fichier Wikipedia

On le constate, le terrain est rocailleux, la terre est sèche et il y a de nombreux reliefs, ce qui n’aide pas à la création de cimetières avec des tombes creusées et laissées au fil du temps. Pour autant, cette question de la terre et de l’espace n’est pas nécessairement propre aux religieux, la Grèce est touchée de façon générale par ces questions de place dans les cimetières.

Ainsi, lorsque les visiteurs (et non visiteuses, puisque les femmes sont interdites au Mont Athos), découvrent les monastères, ils constatent que les cimetières sont petits, et que les tombes sont toutes récentes. C’est ainsi que l’ossuaire entre en jeu, puisqu’il va permettre de gérer la place dédiée aux morts dans cet espace restreint. Pour les moines athonites, c’est aussi considéré comme un grand honneur de décéder sur place. Ainsi, la récupération des ossements est une pratique qui permet d’avoir de la place pour les inhumations, mais également par la suite, d’avoir une pratique liée à la mort tout à fait intéressante en lien avec ces ossements.

Ossuaire orthodoxe
Père Macarios de Simonopetra en 1982. National Geographic.

Gérer les corps

Pour les moines, le passage du corps aux ossements ne peut se faire qu’avec du temps. D’une part, pour permettre une prise en charge rapide des défunts, les rites funéraires sont mis en place sans tarder, et les mois suivants vont permettre de garder en mémoire le défunt et surtout de l’intégrer à la liturgie. L’inhumation, se fait en pleine terre, ce qui favorise la décomposition du corps à venir. Il faut ainsi compter entre deux ans et trois ans, pour que le corps soit exhumé. On parle alors de réduction de corps, c’est-à-dire, la récupération d’ossements pour les déplacer et les disposer dans un contenant, comme un ossuaire, ou bien dans un espace dédié. 

En pratique, lorsque la décomposition se fait sans heurts, les ossements sont à récupérer et à nettoyer pour pouvoir retirer tous les tissus mous, dorénavant séchés, qui ont persisté comme des résidus de peau ou encore des tendons et ligaments. D’expérience lors de fouilles de crypte du XVIIe où les corps ont été disposés mais non réduits, on remarque ces éléments séchés de façon très nette (voir photographies suivantes). Nous retrouvons le même problème lors de la réduction des corps dans un contexte contemporain dans le métier de fossoyeur. En particulier pour les plus grosses articulations au niveau du bassin qui résistent bien dans le temps. Ainsi, cette problématique de la réduction de corps se heurte à différentes périodes aux mêmes enjeux, tant chez les moines, les fossoyeurs actuels et du passé, mais également en contexte archéologique. C’est en revanche passionnant de voir que, face aux corps, nous avons tous le même problème technique quanr à la gestion des espaces funéraires et l’état des dépouilles ! 

fouille cryptes
Exemple de résidus de cheveux et de peau - Fouilles archéologiques de San Fiorano avec AITA bioarch - 2025, photo personnelle.
Main non décomposée
Restes de tissus mous - Crète 2025, photo personnelle.

Néanmoins, ce que l’on constate lorsque l’on visite un ossuaire, qu’il soit catholique ou orthodoxe, c’est bien le fait que les ossements et les crânes s’avèrentt très bien nettoyés. Ce qui induit aussi un exercice intéressant du point de vue symbolique, les moines en charge de cette récupération des os de leurs frères et du nettoyage, transposent l’acte technique en quelque chose d’utile, spirituel, mais aussi comme une marque de respect. Chez les moines du Mont Athos, la lecture des sutures crânienne peut aussi avoir une importance, surtout si des motifs de croix sont visibles. Là où l’anthropologie biologique aurait une réponse, les moines y voient leurs symboles. 

Lorsque l’on écoute ou que l’on visionne des documentaires à propos des moines orthodoxes, il est très net que la croyance dans la résurrection, et l’acceptation de l’état de mort (deux éléments récurrents dans de nombreuses pensées religieuses), sont intégrées, puisque les morts, à travers la prière quotidienne, sont aussi honorés. En résultent dans plusieurs ossuaires à l’intérieur des monastères, des zones pour les bougies allumées chaque jour à destination de ces défunts qui bénéficient d’une intercession.  

Une des questions qui revient le plus souvent dans mon travail avec la mort, est celle de la réaction des communautés religieuses que je rencontre, face à ce sujet. Il est indéniable que mes plus grandes conversations se sont déroulées auprès des ordres et des communautés que j’ai pu rencontrer. Pas de tabou, un rapport même lumineux face à ce sujet récurrent dans de nombreuses religions. Mais lorsque les ossements entrent en compte, c’est un autre travail autour de la mort. La barrière invisible de la mort, qui met en théorie une distance avec le corps mort, prend ici une autre dimension : les crânes et les os sont manipulés, l’acceptation et la réflexion autour de sa propre mortalité prend un autre sens. 

Icone ossuaire orthodoxe
Icône disposée dans l'ossuaire - Crète - 2025, photo personnelle.

Une pratique ancienne, et des crânes à protéger.

Dans cet article, je ne vais pas nécessairement indiquer dans quels monastères j’ai pu prendre les photos suivantes. Depuis 17 ans que je travaille autour de la mort, la constatation des vols en ossuaires est quelque chose de récurrent. Or, pour les moines orthodoxes qui laissent parfois ces salles ouvertes sans personne, le risque pour ces crânes me semble important face aux vols et aux trafics. 

Ici, comme dans tous les ossuaires, les crânes et les os sont les restes d’individus qui ont vécu et qui méritent de rester chez eux. Il me semble important de rappeler la responsabilité de chacun quant à ces restes humains dans un monde qui rend le crâne esthétique. La rencontre avec les ossuaires est aussi un cheminement de curieux, en acceptant de se rendre volontairement dans des lieux religieux, on augmente les chances de pouvoir faire des découvertes fortuites. Dans les grands monastères, mais également dans les plus petits. Mais pour celles et ceux qui aimeraient pouvoir visiter des ossuaires en général, Atlas Obscura en répertorie plusieurs à découvrir. 

 

Les os longs et les bassins sont disposés dans des caisses dans une salle annexe. On constate la présence des tissus mous conservés, ainsi que d’un magnifique exemple de colonne vertébrale en une pièce : aucun doute que ce type d’ossements est une mine d’informations scientifiques pour tout ce qui touche aux pathologies osseuses de ces moines. 

Crâne ossuaire orthodoxe
Les crânes peuvent être peints de symboles religieux et de l'identité du moine ainsi que sa ville de provenance.

Les ossuaires orthodoxes et les Sciences.

Du point de vue scientifique, ces restes humains peuvent être des sources d’informations passionnantes. Tant pour les maladies du passé en paléopathologie, que pour estimer les âges et autres informations qui permettraient de mieux comprendre la vie de ces moines. 

Des équipes arrivent, dans le contexte monastique catholique, à mener des recherches. Ces dernières sont strictement encadrées par les autorités religieuses. Mais dans le cadre de la communauté orthodoxe, l’apport de la science est très progressif puisque ce ne sont pas de simples restes humains, mais bien des personnes hautement considérées voire sanctifiées pour certaines Par exemple, en 2021, une équipe scienfique a eu l’accord pour travailler sur la reconstruction faciale de Saint Eftychios en Crète. Le résultat a été l’occasion pour les moines de l’exposer afin de donner un nouveau regard aux visiteurs. Néanmoins, comme je ne lis pas le cyrillique, je n’ai pas accès à toutes les études qui ont été menée par les chercheurs grecs, et ayant donné lieu à un article scientifique. 

Toujours est-il qu’une étude des ossements et des crânes d’un monastère, permet de mieux comprendre les maladies, l’alimentation ou les carences de ces moines. Il y a des résultats très probants sur des nonnes par exemples dans plusieurs pays de Méditerranée. Mais pour les crânes non datées, ou non identifiés, et sans contexte précis, l’étude restera succinte, ne serait-ce qu’en cas d’une datation. D’autres ossuaires en Crète n’exposent pas nécessairement que des crânes de moines. Celui d’Arkadi expose des crânes marqués par des traumatismes perimortem du drame du 8 novembre 1866. Ici, les crânes deviennent reliques avec une signification toute autre. D’ailleurs, ils ne sont pas exposés au sein de l’espace monastique actuel, mais à l’extérieur. 

Ossuaires(1)

Ainsi s’achève cette parenthèse ostéologie en Crète. J’ai eu la chance de découvrir Chania le jour de mon arrivée durant la Pâques orthodoxe ! Bien que j’ai loupé les processions, j’ai pu participer à la fête en goûtant l’agneau de Pâques de chez Zepos, et en constatant à quel point les moines avaient du ménage à faire après les célébrations !

A bientôt pour de nouvelles découvertes !

Juliette

 

Translate »