Inhumer en temps de Covid-19 : 3 mois et une grand mère partie plus tard

En début d’épidémie, j’avais pris le soin d’écrire un article sur le funéraire et sur les conditions de fin de vie et de travail des Pompes Funèbres sans me douter que moi-même, je ferai face à un décès dans mon entourage.

En effet, durant cette période, j’ai perdu ma grand-mère. Une mort qui est survenue de façon fulgurante sur une personne de plus de 90 ans. De façon objective, j’avais bien conscience que cela pouvait arriver. Un proche âgé à la santé fragile et qui était en EHPAD pour des raisons de santé. Pour autant, la Nonna nous a quitté en l’espace de quelques jours suite à des complications respiratoires. Covid-19 ou non responsable de son état et de la chute libre de son système respiratoire, les tests n’ayant pas été faits, la mort est survenue très rapidement. Quoi qu’il en soit, nous savons qu’elle a été bien accompagnée jusqu’au bout par un personnel prévenant. Car à ce moment là, les visites étaient plus que réduite pour les pensionnaires et pour les visiteurs afin de minimiser tout problème supplémentaire. Ainsi, je n’ai aucun élément de négatif à dire sur l’endroit où elle était et sur le personnel car ils ont été là et nous ont tenu au courant très régulièrement. Mais le cœur de cet article n’est pas de vous raconter mon rapport à cette mort du point de vue de l’affect mais bien d’apporter une maigre pierre à l’édifice pour ceux qui se sont retrouvés dans notre situation à ma famille et moi.

Perdre un proche pendant le Covid-19 : absence et questionnements

Les personnes ayant été confrontées à une mort soudaine de proche à cause du Covid-19 ou de l’aggravation d’un état déjà fragile ont tous fait face à plusieurs problèmes. Tout d’abord, l’aspect soudain de ces morts. L’annonce d’un malade en état grave dans son entourage en période de pandémie ouvre la voie à de nombreuses questions. Déjà, celle de savoir si la personne survivra ou non. Du point de vue d’un proche, l’attente et l’espoir sont interminables et il est difficile d’anticiper une mort éventuelle et encore plus chez des personnes d’âge jeune ou moyen. Des questions et une épée de Damoclès semblables à la perte d’un proche suite à un évènement survenu de façon soudaine : accident, suicide ou encore maladie non déclarée qui va se développer rapidement. On n’a alors pas le temps de se préparer à la perte et surtout il y a toujours un espoir de survie, en particulier lorsque les personnes sont admises en service de réanimation. Un deuil qui s’annonce alors soudain par rapport à une mort plus ou moins annoncée avec un état dégénératif progressif. Dans tous les cas, la fin de vie est difficile. Le développement des soins palliatifs et le personnel dédié à cela sont d’une grande aide pour le malade et pour les proches si ces derniers ont bien été formés à accompagner les familles.

Durant le confinement, les conditions de visite mais également par la suite de funérailles ont été grandement bouleversées. Confinement à domicile, impossibilité de se déplacer, restriction de présence dans les lieux de culte ou au cimetière. Tant de facteurs qui ont pu marquer les proches qui sont sujets à de la culpabilité :

  • Mon proche est décédé seul car je n’ai pas pu le voir pour ses derniers instants.
  • Mon proche a été immédiatement mis en bière pour des raisons de sécurité et je n’ai pas pu le voir.
  • Mon proche a été enterré seul ou en public réduit et je n’ai pas pu l’accompagner.

Trois causes que l’on retrouve aussi dans de nombreux deuils plus classiques de la part de personnes qui vivent mal une action non faite lors de la fin de vie d’un proche. Des sensations qui peuvent hanter longtemps des personnes de leur vivant et pouvant empêcher le travail de deuil ou le compliquer. Dans le cas de l’épidémie, les questions fusent alors de la part des vivants auprès des conseillers funéraires. Parfois, les réponses pouvaient être floues, non pas à cause des conseillers mais à cause de changements récurrents dans les législations autour des morts au fur et à mesure de l’épidémie. Difficile alors de se positionner clairement pour les maisons funéraires dans ce contexte si particulier tout en contentant les familles et en respectant les lois changeantes et floues. C’est peut-être pour cela que vous n’avez pas eu toutes les réponses à vos questions. Alors, les difficultés de mener à bien le rite funéraire et surtout son deuil personnel sont présentes. Un travail personnel qui peut être facilité lors des funérailles car elles marquent la transition entre les vivants et les morts et permet d’acter de façon physique et mentale la séparation. Exceptionnellement, j’utiliserai le “je” dans cet article puisqu’il est le fruit de mon expérience et de mes réflexions.

Un autre facteur qui a fortement bouleversé la fin de vie pendant l’épidémie, c’est bien celui de la gestion du temps. Le temps est une clé pour le deuil, mais aussi un élément fondamental que l’on retrouve dans toutes les conceptions philosophiques ou religieuses autour de la fin de vie. Ce temps peut répondre à des règles (nombre de jours déterminés de veillée ou encore par la suite de port du deuil) mais des règles qui sont nécessaires pour mener à bien ce travail individuel et collectif du départ d’un individu de son groupe familial et social. Pendant le Covid tout va vite : de la contraction de symptômes à la mort, puis de la mise en bière à l’éventuelle veillée raccourcie enfin aux funérailles raccourcies également tant en milieu religieux si il y a la possibilité de célébrer qu’in situ au cimetière avec des mesures qui doivent s’effectuer rapidement. Le temps de faire son deuil est lui aussi bouleversé : matériellement et pour ceux qui restent. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas prendre le temps d’intégrer cette mort malgré la rapidité des actes. Mais faire son deuil quand tout va vite rend difficile la rupture.

Réaliser l’importance des funérailles : une prise de conscience personnelle et collective

Durant le confinement, j’ai reçu un nombre de messages et d’interview relativement élevé car plus les morts étaient annoncées, plus les gens réalisaient que la gestion de la mort était une question fondamentale et souvent méconnue. Nous ne pouvons en vouloir à notre société qui s’est éloignée de la mort. Au XIXe, nous vivons avec la mort qui est récurrente et qui a marqué beaucoup de familles : mortalité infantile, mortalité maternelle, mortalité pour cause de maladies ou encore mortalité dans le cadre industriel. Les raisons sont multiples. Puis, le XXe siècle sera marqué par des morts individuelles devenues collectives : les grands conflits sur le territoire et en dehors qui vont encore une fois bouleverser le rapport à la mort qui n’est pas exceptionnelle dans ce contexte. On commémore les disparus autour de monuments dédiés et on apprend à vivre avec les corps qui ne sont jamais revenus à la maison. Démographiquement et historiquement, les raisons de l’éloignement des gens par rapport à la mort s’explique puisque les raisons de mourir en masse disparaissent petit à petit, l’urbanisation modifie les façon de faire le deuil et les décès à domicile se transforment de plus en plus en décès en milieu médical. Tant de raisons parmi d’autres qui offrent la possibilité aux gens de s’éloigner de la mort dans leur quotidien jusqu’à ce que celle-ci frappe à nouveau.

L’épidémie a révélé des inquiétudes, des angoisses et surtout beaucoup de gens ont été amenés de façon simultanée à gérer un deuil. Plus il y a d’endeuillés, plus le sujet prend de la place et plus les questions s’amoncèlent. Et plus le constat est flagrant : en ne parlant pas de la mort, on ne sait donc pas comment l’appréhender. D’où la nécessité de lui faire une place dans les discussions de société en dehors des cercles de recherche car elle concerne absolument tout le monde. La population a donc pris soudainement conscience que la privation des gestes composant le rite funéraire était perturbante tant pour les vivants que par ricochet pour le mort. Les familles souffrent alors de ne pas faire leur deuil par les diverses absences de gestes codifiés mais tacites dans le rite et projettent également ces absences sur les défunts. Cela est valable pour les rites religieux qui sont sujets à des règles précises et strictes qui ne peuvent pas forcément être respectées en épidémie mais aussi pour les non religieux qui ressentent comme la première catégorie suscitée, une empathie pour leur mort. Dans les deux cas, le bon déroulement des funérailles dans les règles propres à chaque croyance ou non croyance va permettre ce début de séparation entre les vivants, et les morts et le bienfait pour le vivant de s’être bien occupé de son défunt. Alors, les concernés se sentent impuissants voire démunis de gérer un deuil soudain dans des conditions exceptionnelles qui viennent durcir l’étape compliquée de la perte d’un proche. Cela est légitime et il est important pour ceux qui le souhaitent de se faire accompagner si le besoin est présent.

Repenser certains éléments des funérailles

Quand ma grand-mère est décédée, il a fallu s’interroger : qui allait être prioritaire aux funérailles ? Qui irait voir le cercueil dans la chambre funéraire compte tenu des limitations ? Un choix géographique et hiérarchique dans l’ordre des proches se faisait. Même si cela n’a pas été mon cas, les choix drastiques du nombre de personnes peuvent occasionner désaccord, tristesse et frustration. Dans notre cas, ma grand-mère avait déjà tout de prêt depuis longtemps au niveau des Pompes Funèbres et cela a été un réel bienfait et gain de temps pour ceux qui restent. Dans ma famille nous faisons tous en sorte que cela soit prévu, organisé ou a minima que les volontés de chacun soient connues des autres. Ses volontés étaient notées noir sur blanc dans son dossier de pompes funèbres ce qui nous a permis de tout définir et fignoler en adéquation avec ses souhaits et en endiguant les souhaits parfois non nécessaires de chacun. Car il est naturel que tout le monde souhaite mettre sa patte dans des funérailles, mais l’organisation en amont de celles-ci permet une logistique facilitée. Il ne restait plus qu’à courir apporter ses bijoux et son rouge à lèvres pour les mettre près d’elle et elle avait ce qu’elle souhaitait pour son voyage dans l’autre monde.

Plus le temps passait, plus je recevais des témoignages de gens qui vivaient un décès de Covid-19. N’étant pas psychologue, je ne pouvais que compatir et transmettre mes condoléances en promettant que j’écrirai sur ce sujet. Dans ces témoignages, beaucoup de personnes me parlent de visites virtuelles avec le téléphone de la maison funéraire en Skype, des inhumations filmées ou d’avantage photographiées pour transmettre aux absents qui ont eux aussi définitivement besoin de voir pour intégrer la mort. Il est alors crucial d’intégrer que les technologies sont des recours très utiles pour pallier aux restrictions et aux normes sanitaires. La facilitation de recours numériques pour les absents est alors vivement encouragée en termes de développement de la part des maisons funéraires : possibilité de filmer, faire un direct pour un groupe privé de la part des participants et l’intégration de tout cela de la part des Pompes Funèbres si besoin. On se posait déjà beaucoup de questions sur l’héritage numérique, les questions sur la retransmission des funérailles est alors survenue de façon violente et inattendue : dans les progrès à faire si des situations similaires se produisent, mais également de façon globale car toutes les familles dispatchées peuvent nécessiter de ces services.

Face aux problèmes occasionnés par ces absences soudaines et la perdition des proches face à tout ce qu’il est compliqué à gérer pour des funérailles, il est alors aisé de comprendre la solitude des personnes concernées. Pour certains, inhumer en temps d’épidémie a été une première expérience de l’organisation de funérailles. Un temps difficile, de nombreux papiers demandés, des choix financiers et logistiques à faire compliqués quand on est encore sous le choc de la nouvelle. Les impossibilités de déplacement lors du confinement a également isolé les personnes en deuil à des moments où une présence ou une écoute sont essentiels pour avancer. Mais vous n’êtes pas seuls car si plus de 30 000 morts sont annoncés, c’est par effet de ricochet des familles entières qui sont elles aussi impliquée dans un cheminement semblable. Rien de rassurant pour aller mieux, mais une déstabilisation partagée par de nombreuses personnes. Ainsi, le travail de deuil traversera ses diverses phases et le temps sera un allié avec les assouplissements de visites en cimetière pour constater.

Car oui, dans mon cas, je ne suis pas encore retournée au cimetière et je n’ai pas encore vu le nom et la date inscrites sur la pierre tombales. J’ai donc l’impression que cette grand-mère est toujours vivante alors que j’ai participé à l’inhumation. Pas de tristesse ou de manque car la mort est un passage obligé de nos vies, mais ce sentiment étrange d’avoir loupé des étapes pour prendre pleinement conscience de ce départ.

Et même si ce n’était pas l’amour fou, j’espère que la Nonna est posée avec sa clope au soleil habillée tout en noir comme elle avait l’habitude de le faire bardée de tous ses bijoux (Padre Pio, Santa Rita) et qu’on partagera un jour à nouveau un plat plein d’huile d’olive !

Quelques numéros utiles pour terminer :

FIN DE VIE – ACCOMPAGNEMENT DU DEUIL – Centre national des soins palliatifs et de la fin de la vie : 01 53 72 33 04, du lundi au vendredi de 9h à 19h – Appel et service gratuits Écoute, information, soutien et orientation de l’entourage et des personnes en fin de vie https://www.parlons-fin-de-vie.fr/covid-19/ –

Fédération Vivre son deuil : 06 15 14 28 31, tous les jours – Coût d’une communication locale Accueil, écoute, accompagnement et orientation des personnes endeuillées http://vivresondeuil.asso.fr/ –

Association Empreintes : 01 42 380 808, du lundi au vendredi de 10h à 13h et de 14h30 à 17h30, le mardi de 21h à 22h30 – Coût d’une communication locale Ecoute, soutien et accompagnement des personnes endeuillées http://www.association-pierre-clement.fr/

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